
À Dakar, l’ancien ministre ivoirien et président du Congrès panafricain pour la justice et l’égalité des peuples (COJEP), Charles Blé Goudé, a accordé un entretien à Seneweb. Il y évoque ses échanges avec des responsables onusiens, son éviction des listes électorales en Côte d’Ivoire, et sa vision pour l’avenir politique de son pays.
« Je ne suis pas venu fair du tourisme »
Seneweb : Monsieur Blé Goudé, pourquoi êtes-vous actuellement au Sénégal ?
Charles Blé Goudé : Je ne suis pas là pour faire du tourisme. Je suis venu rencontrer le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel. Cette visite s’inscrit dans une démarche de réflexion et d’échange sur la situation politique en Côte d’Ivoire. Ces derniers temps, plusieurs initiatives ont été prises dans le pays, mais tous les acteurs n’étaient pas autour de la table. Mon absence, lors de ces discussions, justifie aussi ce déplacement.
Seneweb : Parlons justement de votre situation. Vous avez été radié des listes électorales. Espérez-vous encore un revirement ?
Charles Blé Goudé : Je ne désespère pas. Tant que le processus électoral n’est pas achevé, il y a encore de la place pour le dialogue. J’ai été écarté de la liste électorale, alors que je n’étais pas en place, il y a quelques jours. J’échange avec des autorités de ce pays (Sénégal), ce qui me donne encore espoir. Je pense qu’on peut corriger certaines choses, à condition qu’on accepte de se parler.
« La Côte d’Ivoire a besoin d’un vrai dialogue politique »
Seneweb : Que retenez-vous de votre rencontre avec le représentant de l’ONU ?
Charles Blé Goudé : Je n’attends pas de lui qu’il oblige les autorités ivoiriennes à quoi que ce soit. Ce n’est pas son rôle. Mais nous sollicitons son appui pour qu’il accompagne notre demande de dialogue politique. La Côte d’Ivoire a traversé des crises douloureuses. Il est temps qu’on prenne du recul pour penser ensemble l’avenir, en tirant les leçons du passé. Il faut baisser la tension politique. Il faut qu’on se parle.
Seneweb : Y a-t-il des signes d’ouverture à ce dialogue, de la part du pouvoir en place ?
Charles Blé Goudé : Pour le moment, rien n’est encore engagé. Le dialogue n’a pas commencé. J’espère qu’il aura lieu. Je frappe à toutes les portes, nationales comme internationales. Mais j’aurais préféré qu’entre Ivoiriens, on puisse initier cette discussion. Ce serait plus responsable.
Seneweb : Pensez-vous que votre exclusion, ainsi que celle d’autres figures politiques, pourrait nuire à la légitimité du scrutin ?
Charles Blé Goudé : Bien sûr. Ce sont des personnalités politiques de poids. Si elles ne participent pas, cela affectera forcément la crédibilité de l’élection. Notre souhait est de participer, pour qu’il y ait une vraie compétition, démocratique et ouverte.
« Je suis dans une prison à ciel ouvert »
Seneweb : Avez-vous entrepris des recours pour contester votre radiation ?
Charles Blé Goudé : Il n’y a aucun recours possible. On m’a jugé par contumace alors que j’étais à La Haye, détenu par la Cour pénale internationale. Pourtant, tout le monde savait où je me trouvais. J’étais entre les mains de la justice internationale. Comment peut-on dire que je fuyais la justice ivoirienne ? Le procès en mon absence repose sur des bases discutables. Et c’est ce même jugement qui justifie aujourd’hui ma radiation des listes électorales.
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Seneweb : Selon le droit ivoirien, la condamnation par contumace devrait être annulée dès votre retour, non ?
Charles Blé Goudé : Oui, normalement. Le code pénal est clair : lorsqu’une personne condamnée par contumace réapparaît, tout doit être repris à zéro. Mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Je suis revenu au pays, et pourtant, cette condamnation n’a pas été levée. Aujourd’hui, je me considère dans une sorte de prison à ciel ouvert.
Seneweb : Vous avez le sentiment d’être traité différemment ?
Charles Blé Goudé : Absolument. Nous étions quatre à avoir été remis à la CPI. Les autres ont été blanchis ou peuvent se présenter à l’élection. Moi, non. Ce traitement particulier m’interpelle. Peut-être veut-on simplement m’empêcher d’être candidat. Je ne cherche pas à me plaindre, mais je constate cette inégalité. Rien ne m’a jamais été donné facilement. Je me suis toujours battu pour exister politiquement. Ce n’est pas aujourd’hui que je vais renoncer.
« Je me bats pour une Côte d’Ivoire démocratique »
Seneweb : Quel est, aujourd’hui, votre combat ? Vous battre pour votre participation ou soutenir un autre candidat ?
Charles Blé Goudé : Mon combat dépasse ma propre personne. Je veux voir émerger un État de droit en Côte d’Ivoire, avec une constitution stable, respectée, qui ne soit pas modifiée au gré des intérêts du moment. Je souhaite une démocratie forte, un État qui donne des perspectives aux jeunes, un système politique équitable. C’est cela, ma priorité.
Seneweb : Vous évoquez souvent l’unité africaine. Quel lien faites-vous entre votre combat en Côte d’Ivoire et cette ambition continentale ?
Charles Blé Goudé : Je pense que l’Afrique a besoin d’intégration. Nous devons bâtir ensemble des règles communes et un marché commun. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons nous développer et être plus forts. Mon engagement est aussi panafricain. C’est pourquoi je me trouve aujourd’hui au Sénégal.
« Il faut savoir s’inspirer des exemples positifs »
Seneweb : Vous avez salué l’exemple du président Ousmane Sonko. Envisagez-vous de suivre sa stratégie, en cas de rejet définitif de votre candidature ?
Charles Blé Goudé : Je tiens à saluer Ousmane Sonko pour le combat qu’il a mené. Il a su mobiliser la jeunesse sénégalaise avec son équipe. Son succès est aussi celui de la jeunesse africaine. Je suis venu à Dakar pour m’inspirer de cette expérience. Ce qu’ils ont réussi ici est encourageant. Rien ne nous empêche d’apprendre des bons exemples.
Seneweb : Pensez-vous rencontrer les nouvelles autorités sénégalaises lors de votre séjour ?
Charles Blé Goudé : Je préfère garder cela pour moi. Ce qui est certain, c’est que le Sénégal représente aujourd’hui un exemple pour l’Afrique. Le Premier ministre sénégalais s’est récemment rendu en Côte d’Ivoire. Il a rencontré le président Alassane Ouattara et son prédécesseur. Je trouve cette démarche très positive. Il est jeune, il ouvre le dialogue. C’est une bonne chose pour l’Afrique.


