
Dr Boga, comment avez-vous réagi en apprenant que la justice ivoirienne avait ordonné le gel de vos comptes bancaires ?
J’ai été choqué d’apprendre cette décision par les réseaux sociaux. Mais je n’ai pas été surpris, car je connais le régime d’Abidjan. Choqué, parce qu’un État de droit ne divulgue pas les informations privées d’un citoyen de cette manière. Ce sont eux qui ont publié ces informations personnelles, sur moi et ma famille, sur les réseaux sociaux.
Quant au gel de mes comptes, dès l’instant où j’ai dû fuir mon pays dans des conditions que le monde entier connaît aujourd’hui, où j’étais traqué, je m’y attendais, au fond. N’oubliez pas que j’ai été en exil pendant dix ans, de juin 2011 à juillet 2021. Donc, je ne dirais pas que j’y suis habitué, mais je m’y attendais.
Lors de mon précédent exil, nous avions été radiés de la Fonction publique. À mon retour, j’ai dû me battre avec le ministère de la Fonction publique, celui de l’Enseignement supérieur, faire des va-et-vient jusqu’à ce que je sois réintégré. Ce sont des pratiques auxquelles le pouvoir Ouattara nous a habitués, je peux le comprendre.
Mais que l’ordonnance d’un juge se retrouve sur les réseaux sociaux… Je verrai avec mes avocats si cela justifie une plainte. Si c’est le cas, je la déposerai. Vous ne pouvez pas écrire « confidentiel » en rouge sur un document judiciaire, et le voir circuler ensuite sur internet. Autant faire une conférence de presse dans ce cas. Il faut respecter les citoyens. La justice est rendue au nom du peuple.
Quels sont, selon vous, les véritables motifs de ces poursuites judiciaires ?
Vous me parlez des véritables motifs, mais c’est à la justice ivoirienne de les expliquer. Ce que je sais, c’est que pour mon engagement contre le troisième mandat lors de l’élection présidentielle de 2020, dès mon retour au pays le 9 juillet 2021, j’ai été convoqué par le procureur, puis directement présenté à une juge d’instruction. Une dame, dont je tairai le nom. Elle m’a inculpé de tous les faits mentionnés dans l’ordonnance actuelle.
Je pense qu’ils n’ont jamais accepté que je leur échappe, que je sois exfiltré. Comme ils n’ont pas pu m’arrêter, ils me coupent les vivres, comme un père qui prive son enfant de nourriture. Pourtant, je suis fonctionnaire de l’État de Côte d’Ivoire. Je suis enseignant-chercheur à l’université, défenseur des droits humains. Je ne mendie pas. Ouattara ne m’a jamais rien donné, ni aucun autre chef d’État.
Ce que j’ai, je le dois à mes compétences. J’ai étudié grâce aux efforts de mon père et de ma mère, que Dieu les bénisse. Je ne dois rien à personne d’autre, sinon à Dieu.
Ils veulent me faire plier, ce que je n’ai jamais accepté. Aujourd’hui, il n’y a pas de nouveaux chefs d’accusation. C’est pourquoi ils n’ont pas pu me convoquer régulièrement. À part les menaces habituelles du directeur général de la police nationale, mises à exécution par le préfet d’Abidjan qui m’a convoqué de manière irrégulière. J’ai compris le message. J’ai quitté Abidjan. C’est ce qui les dérange, d’où le gel de mes comptes.
Vous êtes accusé d’actes très graves, notamment d’« actes terroristes » et de « complot contre l’autorité de l’État ». Que répondez-vous à ces accusations ?
Oui, ces chefs d’accusation sont rappelés dans l’ordonnance du juge d’instruction du 9e cabinet, datée du 27 juillet 2021. Vous les découvrez aujourd’hui et vous êtes choqués, à juste titre. Mais moi, je n’étais même pas en Côte d’Ivoire à cette époque !
Je n’étais pas présent lors de l’élection présidentielle de 2020. J’étais en exil. Ils le savent très bien. Voilà pourquoi, depuis cette date, il n’y a jamais eu de procès. Quelle est cette enquête qui dure depuis près de quatre ans ? C’est parce qu’ils n’ont rien de concret. Le dossier est vide. Leur seul objectif, c’était de me faire taire.
Ce sont des chefs d’accusation génériques qu’ils ont utilisés contre tous ceux qui ont contesté le troisième mandat.
Quand la juge m’a dit : « Vous faisiez partie du CNT », j’ai répondu : « Donnez-moi la preuve. » Je n’ai jamais été membre du CNT. Jamais contacté par Bédié, ni par Affi N’Guessan. Je ne figure pas dans leur gouvernement.
Je connais pourtant des personnes qui ont soutenu la rébellion, qui en faisaient partie, et qui sont aujourd’hui ministres. On ne les a pas poursuivies. Le seul qu’on accable, c’est Guillaume Soro. Pourtant, ils ont tous profité de sa rébellion.
Moi, je n’ai jamais été rebelle. Le CNT, c’était une structure politique informelle mise en place par le président Bédié. Seuls deux noms y étaient clairement associés : Bédié lui-même, et Affi N’Guessan comme porte-parole. Le reste, c’est un gouvernement virtuel dont on a parlé.
Quant à moi, j’ai soutenu la désobéissance civile, comme Martin Luther King. C’est un droit citoyen, face à des lois injustes. Et je rends hommage au président Henri Konan Bédié, de là où il est. C’était un patriote. Ne le salissons pas.
Je suis un intellectuel, pas un putschiste.Ils n’ont aucun argument contre moi. Ils ne veulent qu’une chose : me faire taire, surtout à l’approche du quatrième mandat. Mais je ne me tairai pas. J’ai combattu le troisième, je combattrai aussi un quatrième. Et j’ai la conviction que le président Ouattara ne briguera pas un quatrième mandat.
Êtes-vous en contact avec vos avocats ? Envisagez-vous de vous défendre devant la justice ivoirienne ?
Bien sûr, je suis en contact permanent avec mes avocats, en particulier mon principal conseil, qui est aussi l’avocat de la FIDHOP. C’est un frère, un ami. Il me défend depuis longtemps.
Je parle de Me Hervé Gouaméné, un grand avocat qui a défendu de nombreuses personnalités en Côte d’Ivoire.
Nous analysons la situation avec attention. Je ne fais rien sans son avis. Il me conseille dans toutes les démarches. Pour l’instant, nous sommes encore dans le feu de l’action, mais à froid, nous déciderons de la conduite à tenir.
Quel message adressez-vous aujourd’hui aux autorités ivoiriennes et à l’opinion publique ?
Aux autorités, je veux dire ceci : si notre pays est toujours un État de droit, si vous avez encore du respect pour la Constitution qui fait de la Côte d’Ivoire une démocratie, alors respectez les règles démocratiques.
Laissez tous les fils et filles de ce pays se présenter à l’élection présidentielle. Ne truquez pas le jeu électoral. Cela nous mènera à la catastrophe.
Notre pays a connu l’une des pires crises post-électorales au monde. Et c’est pour éviter cela que je parle.
Le président Ouattara a déjà fait trois mandats. Ce n’est pas normal. Il ne doit même pas envisager un quatrième mandat. Sinon, les tensions seront inévitables.
Je salue sa sagesse. Beaucoup disent : « On attend, on attend… » Il n’y a rien à attendre. Il ne fera pas de quatrième mandat. C’est clair.
Souvenez-vous qu’en 2020, il avait convoqué un congrès réunissant les deux chambres du Parlement. Toute la nation était présente. Il avait déclaré ne pas briguer un troisième mandat, et désigné Amadou Gon Coulibaly comme candidat.
C’est la mort de ce dernier, Paix à son âme, qui a tout bouleversé. Cela nous a plongés dans un troisième mandat chaotique. Même si certains y ont vu un succès, ce mandat a davantage divisé les Ivoiriens.
Je pense qu’il aura la sagesse, par respect pour les formes, de convoquer à nouveau le Congrès pour annoncer qu’il ne briguera pas de quatrième mandat. Ce serait sage. Ce serait salutaire.
Et ensuite, il faudra réformer la CEI, rétablir tous les électeurs sur la liste, pour que plus jamais la guerre n’arrive dans notre pays.


