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Tunisie : Depuis 2022, plus de 21 000 migrants ont été rapatriés de Tunisie via un “retour volontaire”

 

Depuis quatre ans, le nombre de migrants quittant la Tunisie pour regagner leur pays d’origine ne cesse d’augmenter. Mais ces départs sont loin d’être spontanés. Interrogé mardi 11 mars par un député, le ministre tunisien des Affaires étrangères, Mohamed Ali Nafti, a livré des chiffres précis : entre 2022 et 2025, plus de 21 000 exilés ont obtenu d’un « retour volontaire » organisé par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

La progression est nette. En 2022, 1 614 migrants avaient emprunté cette voie. Ils étaient 2 557 en 2023, puis 7 250 en 2024 et 8 853 en 2025 . Depuis le début de l’année 2026, 1 262 personnes ont déjà été rapatriées, portant le total à 21 536. Mais les autorités tunisiennes veulent accélérer le mouvement. L’objectif pour 2026 est d’atteindre les 10 000 retours . Ces chiffres ne tombent pas du ciel. Ils traduisent une réalité plus dure, celle de la dégradation des conditions de vie des migrants en Tunisie. Depuis le discours du président Kaïs Saïed, en février 2023, le ton s’est durci. Les témoignages recueillis par les médias et les ONG ont constitué un quotidien devenu invivable pour des milliers de Subsahariens.

La Tunisie, un enfer pour les migrants
Lamine, un Guinéen réuni en novembre 2025 par InfoMigrants, raconte : « Ici, il y a beaucoup d’agressions, de vols, de viols de femmes et d’hommes. Moi-même, j’ai été kidnappé et séquestré en 2024. » Un autre Guinéen, Ibrahim, va plus loin : « La Tunisie est devenue plus dangereuse que la Libye pour les Subsahariens. » Son récit donne la mesure de la violence subie. Après avoir été intercepté en mer, il a été ramené à terre, frappé à coups de matraque et de bâton, dépouillé de ses affaires, puis abandonné dans le désert à la frontière libyenne. « Les policiers nous ont frappés avec des matraques et des bâtons. On devait baisser les yeux. Si on levait la tête, ils nous tapaient. Ils ont aussi fouillé les gens et ont pris leurs effets personnels : les téléphones et l’argent », détaille-t-il. Dans les oliveraies autour de Sfax, épicentre des départs vers l’Italie, des opérations de police sont régulièrement menées contre les camps de migrants. Les tentes sont détruites, les effets personnels confisqués et les occupants forcés à fuir. Un harcèlement constant qui pousse beaucoup à renoncer à leur rêve européen.

Les traversées vers les îles Canaries ont chuté de 83 % en janvier et février 2026 par rapport à la même période en 2025.
Cette augmentation des départs via l’OIM ne fait pas l’unanimité. Jean-Pierre Cassarino, enseignant-chercheur au Collège d’Europe en Pologne, est catégorique : « Il n’y a rien de moins volontaire que les “retours volontaires”. » Avec un autre chercheur, il a travaillé sur le sujet mi-2025. Leur conclusion est sans appel : ces programmes, présentés comme des choix libres, sont en réalité des expulsions déguisées, subies par des migrants acculés. Selon eux, ces mécanismes s’inscrivent dans une politique plus large d’externalisation du contrôle des frontières par l’Union européenne. En échange de contreparties financières et diplomatiques, les pays tiers comme la Tunisie sont poussés à gérer les flux migratoires à la place de l’Europe . Une pression qui s’exerce au détriment des droits des exilés.

Forte baisse des traversées vers les Canaries
Pendant ce temps, sur une autre route migratoire, les chiffres s’effondrent. Selon Frontex, l’agence européenne de garde-frontières, les traversées vers les îles Canaries ont chuté de 83 % en janvier et février 2026 par rapport à la même période en 2025. Seulement 1 200 personnes ont rejoint l’archipel espagnol par la route de l’Atlantique, principalement des Gambiens, des Sénégalais et des Guinéens. Cette baisse spectaculaire s’inscrit dans une tendance déjà enregistrée en 2025, où 17 500 exilés étaient arrivés aux Canaries, contre près de 47 000 en 2024. Mais elle ne signifie pas pour autant que la route est devenue plus sûre. Bien au contraire. Car si les arrivées diminuent, les décès, eux, augmentent. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), plus de 650 migrants sont morts en Méditerranée depuis le début de l’année 2026.

C’est 128 % de plus qu’à la même période en 2025, où 287 décès avaient été recensés.
Frontex pointe du doigt les passeurs. « Les réseaux criminels sont bien conscients des risques. Ils envoient néanmoins des personnes désespérées sur des embarcations impropres à la navigation, attirées par le profit », écrit l’agence. La route des Canaries est particulièrement meurtrière. Le trajet, long de plus de 1 500 kilomètres, expose les embarcations à la dérive, aux courants et aux tempêtes. Début mars, le corps d’un bébé sans vie a été retrouvé dans une pirogue partie de Gambie et interceptée par la marine sénégalaise. Le 16 janvier, deux hommes ont été découverts morts à bord d’un canot pneumatique dérivant au large de Dakhla, au Maroc. Et une pirogue transportant entre 200 et 300 migrants a tout simplement disparu dans l’Atlantique, sans laisser de traces. Le 1er janvier, un naufrage au large de la Gambie avait déjà fait au moins 39 morts, alors que plus de 200 personnes se trouvent à bord. Des drames à répétition qui montrent, s’il en était besoin, le prix exorbitant payé par ceux qui tentent de rejoindre l’Europe.

Le Moyen-Orient, nouvel épicentre migratoire ?
Dans son communiqué, Frontex évoque un autre facteur d’inquiétude : la guerre au Moyen-Orient. « L’escalade de la situation au Moyen-Orient risque d’aggraver les déplacements de population dans la région au cours des prochains mois », prévient l’agence. Mais pour l’instant, précise-t-elle, cela n’a pas eu d’incidence notable sur les flux migratoires aux frontières extérieures de l’Union européenne. Sur les deux premiers mois de l’année, la route d’Europe centrale, qui part de Libye vers l’Italie, a enregistré près de 3 400 arrivées. C’est 50 % de moins que l’année précédente. La Manche, elle, a vu 3 900 traversées vers la Grande-Bretagne, en baisse de 12 %. Au total, les détections de franchissements irréguliers aux frontières extérieures de l’UE ont baissé de 52 % en janvier-février 2026 par rapport à la même période en 2025. Près de 12 000 passages ont été recensés, un chiffre en partie attribué à des conditions météorologiques « extrêmes ». Les nationalités les plus représentées parmi ces migrants sont afghanes, bangladaise et algérienne. Une géographie des flux qui évolue, au gré des crises et des fermetures de routes. Pendant ce temps, en Tunisie, des milliers d’exilés continuent de vivre dans la précarité, partagés entre l’espoir de partir et la pression au retour.

 

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