04202026Headline:

Mendicité en Côte d’ivoire : Osons enfin ouvrir le débat

 

Une fois n’est pas coutume, nous allons quitter les sentiers trop battus de la politique en Côte d’Ivoire pour consacrer cet éditorial à un fait social à la fois très répandu et particulièrement sensible.
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Le prétexte de cette réflexion tire sa source d’une traque engagée sur les réseaux sociaux par un influenceur, en l’occurrence Seny Kragba. Généralement, très tôt le matin, caméra au poing, ce dernier s’est donné pour mission de déguerpir les « nécessiteux » qui font la manche aux abords des voies de la commune d’Abobo. Les images sont parfois ahurissantes. L’on y voit des femmes, dès l’aube, parfois à 4 heures du matin, s’installer sur les trottoirs avec des bébés, très souvent des jumeaux, dont certains n’ont même pas encore douze mois.

Certes, son initiative est diversement interprétée, mais il faut lui reconnaître un mérite : celui d’avoir ouvert le débat sur un problème crucial de notre société. Un phénomène à la fois condamné par la loi et les religions révélées, mais qui continue pourtant de prospérer au vu et au su de tous. Des mendiants, il en existe dans toutes les sociétés, y compris dans les pays les plus développés. Mais sortir aux premières heures du jour avec des enfants qui n’ont même pas un an, les exposer à la fraîcheur, à la chaleur, aux accidents de la circulation et aux gaz toxiques, impose que l’on aborde cette question sans passion, mais avec lucidité.

Sortir de l’hypocrisie collective
Il est vrai que la mendicité n’est pas, en soi, une question d’une religion, mais il est aujourd’hui de notoriété publique que le phénomène est beaucoup plus visible aux abords des mosquées, au point que certains en viennent à penser que l’Islam tolère la mendicité. Ce qui est archi-faux. Dans une lumineuse contribution publiée en 2017, El Hadj Fousseni Diabaté, journaliste professionnel et chroniqueur à la radio islamique Al Bayane, en avait fait la démonstration. Il ressort de son analyse que l’Islam est une religion qui appelle certes, à la générosité et à la solidarité agissante, mais ne promeut en aucun cas la mendicité telle qu’elle se pratique aujourd’hui dans nos rues.

 

« Tirant les leçons des enseignements du Messager d’Allah, Mouhammad (saw), ses compagnons immédiats, premiers khalifes et gouverneurs de l’Islam ont formellement interdit la mendicité, en mettant l’accent sur la collecte et la saine redistribution de la Zakât, afin de ne pas donner de prétexte à certaines personnes pour mendier », écrivait-il. Mieux, ce spécialiste de l’Islam soutient que le phénomène des talibés, très répandu dans certaines régions et devenu une pratique sociale acceptée, n’est pas davantage conforme aux principes islamiques : « Nulle part dans les textes, vous ne verrez que des enfants étudiant le Saint Coran doivent mendier pour soutenir financièrement leurs parents. Il s’agit d’un phénomène culturel, diamétralement opposé aux principes de l’Islam ». L’Église, de son côté, n’est pas moins claire : la charité, oui ; la mendicité instrumentalisée, non. Au regard de la posture de ces deux principales religions du pays, notre société doit donc cesser les faux-semblants. Pour l’aumône, aucune religion ne justifie qu’on expose des nourrissons dans la rue dont bien souvent on connaît les mères, mais jamais les pères.

Que dit la loi ?
Sur la question, la loi n° 2016-1111 du 8 décembre 2016 est sans équivoque. Elle réprime sévèrement l’exploitation organisée de la mendicité d’autrui. Autrement dit, elle sanctionne le fait d’organiser ou d’exploiter la mendicité d’une personne, de l’y entraîner ou de la détourner pour la livrer à cette pratique, d’exercer sur elle une pression pour qu’elle mendie, ou encore de se faire accompagner par un ou plusieurs enfants mineurs dans le but d’en tirer un avantage financier ou matériel. Cette loi vise spécifiquement les adultes qui utilisent les enfants comme « outils » de mendicité. Les mineurs, quant à eux, sont considérés comme des victimes à protéger. Il ne faut donc pas se méprendre. La mendicité avec des enfants, exposés pour susciter la solidarité, la compassion ou la charité, ne relève ni d’une simple question sociale, ni d’un précepte religieux encore moins moral. C’est une forme de traite des êtres humains, une exploitation vile, servile et cruelle d’enfants, que la loi comme les livres saints condamnent avec la plus grande fermeté. Faut-il alors condamner Seny Kragba ? Peut-être pour la forme et la méthode. Mais certainement pas pour avoir posé le problème, car le vrai scandale n’est pas dans ses vidéos. Il est dans l’indifférence de la société et des autorités. Combien de temps allons-nous continuer à donner quelques pièces pour nous donner bonne conscience, tout en fermant les yeux sur le sort de ces enfants ? Il est donc temps de sortir de l’hypocrisie collective. La mendicité avec les enfants n’est pas un simple fait social. C’est une dérive, une faute morale et une infraction pénale

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