Il était russophone, russophile et servait de canal entre le Kremlin et Koulouba. Aux premières heures du coup d’Etat du 18 août 2020, le colonel de l’époque, a tissé la toile militaire entre Bamako et Moscou afin de mobiliser les mercenaires de Prigojjine et plus tard en 2024, renégocié pour l’arrivée de milliers de soldats issus de la force gouvernement de l’Africa Corps. Devenu général de corps d’armée dans la foulée des nominations d’Assimi Goita, l’officier général continuait de coordonner la coopération militaire entre les deux pays et servait de point focal russe dans le Sahel.
Avec la création de l’Alliance des Etats du Sahel (AES) le 16 septembre 2023, Sadio Camara facilitera la mise en relation entre la Russie et les deux autres pays à régime militaire et membre de la nouvelle alliance dont le Burkina Faso et le Niger. Le général Camara qui habitait à Kati à quelques pas du Camp Soundiata Keita et à quelques encablures du palais présidentiel de Koulouba (Bamako), a été éliminé lors des attaques coordonnées du FLA et du JNIM, le samedi 25 avril 2026.
L’architecte du rapprochement avec Moscou, tué dans une attaque coordonnée
Le général de corps d’armée Sadio Camara, ministre d’État de la Défense du Mali, a été tué samedi 25 avril 2026 lors d’une série d’attaques coordonnées menées par le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et le Front de libération de l’Azawad (FLA). Son domicile, situé à Kati, à quelques encablures du palais présidentiel de Koulouba, a été visé par un camion-kamikaze qui a détruit une grande partie de la demeure, selon des témoignages d’habitants. Cette disparition prive la junte malienne de l’une de ses figures les plus stratégiques, celui qui fut le principal artisan du virage militaire et diplomatique vers la Russie. Né en 1979 à Kati, Sadio Camara était un produit de l’école militaire interarmées malienne et un officier russophone, formé en fédération de Russie. Il a joué un rôle clé lors du coup d’État d’août 2020 aux côtés du colonel Assimi Goïta, alors qu’il dirigeait l’école militaire de Kati. Nommé ministre de la Défense en octobre 2020, écarté en mai 2021, puis reconduit le 11 juin 2021, il n’a cessé de tisser la toile entre Bamako et Moscou.
Un couvre-feu de 72 heures, de 21 heures à 6 heures, a été instauré sur le district de Bamako. Pourtant, des témoignages d’habitants de Mopti décrivent une ville paniquée, sans marché, les gendarmeries et commissariats pris d’assaut.
C’est lui qui a facilité la venue des mercenaires de Wagner, puis, après la disparition d’Evgueni Prigojine, la transition vers la force Africa Corps, déployée au Mali depuis 2024. Son influence dépassait les frontières maliennes et avec la création de l’Alliance des États du Sahel (AES) le 16 septembre 2023, il a servi d’intermédiaire entre la Russie et les juntes du Burkina Faso et du Niger, contribuant à l’unification des trois régimes militaires dans un même dispositif sécuritaire adossé à Moscou. En août 2025, lors d’une réunion à Moscou avec le ministre russe de la Défense Andreï Belooussov, Sadio Camara avait appelé à « renforcer davantage » l’alliance. Il avait paraphé des mémorandums de compréhension mutuelle avec la Russie, consolidant la coopération militaire déjà au cœur des relations entre l’AES et le Kremlin. Les États-Unis lui avaient imposé des sanctions en juillet 2023 pour ses liens supposés avec Wagner. Sa double nationalité française, révélée à l’époque, n’avait pas entamé sa russophilie affichée.
Une journée d’attaques simultanées
Samedi 25 avril, dès l’aube, des tirs d’armes lourdes ont réveillé Bamako. Les assaillants ont visé plusieurs cibles stratégiques : l’aéroport international Modibo-Keïta, la résidence du président Assimi Goïta, qui a été exfiltré de Kati vers un lieu sûr, et le domicile du ministre de la Défense. Les violences ne se sont pas cantonnées à la capitale. Des attaques coordonnées ont également frappé Kati, Gao, Sévaré, Kidal et Mopti, faisant de cette journée l’une des plus meurtrières depuis la prise du pouvoir par la junte en 2020. Le JNIM et le FLA ont rapidement revendiqué conjointement ces actions, parlant d’un « partenariat » et d’une « coordination d’actions ». Attaye Ag Mohamed, un cadre du mouvement touareg, a reconnu une convergence d’objectifs avec les djihadistes pour obtenir la chute des autorités de transition. En fin de journée, les groupes armés affirmaient contrôler Mopti et Kidal, cette dernière, bastion historique de la rébellion, avait été reprise par l’armée malienne appuyée par Wagner en novembre 2023. À Kidal, les combats ont repris dimanche matin pour déloger les derniers mercenaires russes retranchés dans un ancien camp.
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La réaction gouvernementale ne s’est pas fait attendre. Dans un communiqué lu samedi soir à l’ORTM, le porte-parole du gouvernement, le général Issa Ousmane Coulibaly, a assuré que « la situation est totalement sous contrôle », affirmant que les offensives avaient été « maîtrisées ». Un couvre-feu de 72 heures, de 21 heures à 6 heures, a été instauré sur le district de Bamako. Pourtant, des témoignages d’habitants de Mopti décrivent une ville paniquée, sans marché, les gendarmeries et commissariats pris d’assaut. « La population est terrée chez elle », confiait l’un d’eux à RFI. Sur le plan diplomatique, le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a condamné « l’extrémisme violent » et appelé à un « soutien international coordonné » pour faire face à la menace au Sahel. L’Union africaine et le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ont également exprimé leur solidarité. Mais l’événement le plus troublant vient de la demande des mercenaires russes de l’Africa Corps : selon des sources concordantes, ils auraient sollicité un corridor de sortie pour se retirer des zones de conflit. Une information qui, si elle se confirme, révélerait un affaiblissement significatif des forces de Moscou sur le terrain malien.
La refonte de l’alliance sahélo-russe à l’épreuve du terrain
La mort de Sadio Camara intervient dans un contexte déjà tendu. Quelques jours plus tôt, le président Bola Tinubu avait sollicité le Parlement nigérian pour un emprunt de 516 millions de dollars destiné à une autoroute stratégique – un dossier éloigné, mais qui rappelle que la région est en pleine recomposition économique et sécuritaire. Plus près du Sahel, les attaques du 25 avril marquent un tournant: pour la première fois, les djihadistes et les séparatistes touareg agissent de manière coordonnée, non plus comme des ennemis séparés mais comme des alliés de circonstance contre les juntes au pouvoir. Pour Jean-Hervé Jézéquel, directeur du projet Sahel de l’International Crisis Group, « si les attaques observées ces derniers temps étaient symboliquement très marquantes mais ne s’étendaient pas dans la durée, cette fois l’expectative est de mise ». L’ouverture d’une porte de sortie aux forces russes annonce peut-être une volonté de faire tomber les autorités, ce qui constituerait un tournant majeur dans le conflit. La nouvelle alliance entre JNIM et FLA, deux mouvements que tout opposait idéologiquement, démontre une capacité de nuisance nouvelle, capable de menacer directement Bamako et de remettre en cause les acquis territoriaux de l’armée malienne et de ses supplétifs russes.
L’AES, vantée par ses membres comme un rempart contre le terrorisme et l’ingérence occidentale, voit ainsi sa vulnérabilité exposée. Sadio Camara, qui était le principal vecteur de la coopération avec Moscou, laisse un vide difficile à combler. Son successeur, sans son carnet d’adresses et sa connaissance intime des rouages russes, aura du mal à maintenir le même niveau d’influence. Les récentes nominations militaires à Bamako, dans la foulée des attaques, n’ont pas encore désigné de remplaçant. Les mercenaires de l’Africa Corps, déployés à Gao, Kidal et Sévaré, se retrouvent en première ligne, avec une armée malienne dont la cohésion est mise à rude épreuve. Le couvre-feu à Bamako est en vigueur, mais la nuit, dit-on, n’a jamais été calme dans la capitale sahélienne. Et le fantôme du général Camara, celui qui avait ouvert la porte aux Russes, hante désormais les couloirs de Koulouba.



