Il existe des silences qui, s’ils ne sont pas brisés, finissent par devenir des fautes. La formule, empruntée à un proverbe dont les origines se partagent entre traditions arabes et chinoises, sert de colonne vertébrale à l’ouvrage que Martial Asseme et Hervé Blédé viennent de rendre public. Marcellin Yacé, la musique dans le sang, préfacé par le docteur Alain Tailly et postfacé par Robert Brazza, entend combler un vide.
Vingt-deux ans après la disparition brutale du musicien ivoirien, le 19 septembre 2002, abondantes furent certes les prises de parole. Une myriade d’hommages rendus. Des souvenirs épars, sous forme de photos, de vidéos ou de témoignages écrits, ont circulé sur les réseaux sociaux au gré des commémorations. Mais il manquait encore quelque chose, expliquent les auteurs : un récit narratif, une histoire qui raconte fidèlement l’homme, le personnage hors du commun qu’il fut pour sa famille biologique, sa famille artistique, son pays et ses compatriotes durant les trente-neuf années de vie dont le divin sauveur lui fit grâce. Ce livre est né de cette nécessité.
Vingt-deux ans après le drame, une mémoire encore fragmentée
Le constat posé par Martial Asseme, journaliste et conférencier motivateur, ne manque pas d’acuité. Marcellin Yacé, celui que l’on présente volontiers comme un musicien doué avant-gardiste, un visionnaire, ce génie multidimensionnel, ce poly-instrumentiste, ce membre fondateur du groupe WOYA qui fascinait, ne se réduit pas à ces seules étiquettes. Il était un bâtisseur. Un formateur. Un éclaireur. Un homme dont l’impact, insiste l’avant-propos, dépassait largement les arrangements qu’il a signés ou les scènes qu’il a foulées. Il a construit et influencé des carrières, imposé une rigueur et un savoir-faire qui, aujourd’hui encore, continuent d’irriguer la musique ivoirienne et africaine. Pourtant, avec le temps, son histoire semblait réduite à des fragments, à des souvenirs déliquescents, à des anecdotes isolées, à des noms cités sans que l’on en connaisse le contexte. Une œuvre aussi dense que la sienne méritait mieux que l’approximation de la mémoire. C’est là qu’intervient Hervé Blédé. Celui-ci portait le projet comme la douleur d’une femme prête à enfanter, depuis le décès de son mentor.
Plus qu’un collaborateur, plus qu’un disciple, il fut un homme de l’ombre au cœur de l’œuvre. Un témoin. Un sachant. Son témoignage central, précis, sincère, parfois douloureux, constitue l’ossature de cet ouvrage. À travers lui, Marcellin réapparaît non pas comme une icône figée, mais comme un homme au travail, exigeant, visionnaire, profondément humain. Autour de cette parole centrale se sont greffés d’autres regards : ceux de proches, de musiciens, de membres de sa famille. Chacun apporte une pièce essentielle au puzzle. Ensemble, ils dessinent le portrait d’un homme complexe, passionné, parfois dur, luttant avec ses démons intérieurs mais toujours animé par une conviction profonde : la musique est une responsabilité.
De la cité des arts au stade du 4-Août, l’itinéraire d’un bâtisseur
L’ouvrage ne se contente pas d’une succession d’anecdotes. Il remonte le fil. Le petit Marcellin avait plissé les yeux pour la première fois le 5 juin 1963 à Treichville, ce quartier populaire d’Abidjan haut lieu de l’histoire des musiques ivoiriennes. Il naissait dans une maison où la musique n’était pas un passe-temps, mais une langue maternelle transmise de père en fils. Yacé Cyrille, son géniteur, gendarme et musicien itinérant, était un virtuose des instruments à vent. Professeur de musique au prestigieux Institut national des arts, devenu aujourd’hui l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle, il fit baigner son enfant dans un environnement où tout respirait et résonnait musique. Le quartier d’habitation de ses parents portait d’ailleurs un nom qui, à lui seul, résumait tout : la cité des Arts, située à proximité de l’Institut national des arts.
Certes, le physique de Marcellin le prédisposait à une belle carrière sportive. Au collège d’orientation de Cocody, il excella au saut à la perche, au point de figurer parmi les meilleurs de sa catégorie lors des compétitions inter-écoles. Mais comment aurait-il pu opposer une résistance à l’appel du monde de la culture et des arts ? Un tel effort de sa part n’en valait pas la peine. Cela aurait été peine perdue puisqu’il y baignait et enchaînait les longueurs depuis sa tendre enfance. L’une des rencontres décisives de sa formation fut celle avec Boncana Maïga. Ce Malien, revenu de Cuba en 1973 après des études au conservatoire de musique de La Havane, avait choisi de s’exporter vers Abidjan, plaque tournante de la musique africaine. Véritable légende, il accepta d’inscrire le jeune Marcellin à l’INA pour y apprendre les fondamentaux de la musique et se perfectionner à la flûte traversière. Le public stupéfait découvrit bientôt un gamin nullement intimidé, soufflant dans le bec de la flûte avec une maestria précoce.
Mais c’est véritablement lors de la finale de Podium, le célèbre télécrochet ivoirien, que le petit génie éblouit le jury et les millions de téléspectateurs. Jouant alternativement avec une dextérité unanimement saluée le clavier et la flûte traversière, Marcellin Yacé attira l’attention de François Konian, ce détecteur de talents et producteur qui fonda en 1976 la Société ivoirienne de l’industrie du son, première usine de fabrication de disques en Côte d’Ivoire. La synergie du talent et de l’expérience entre le jeune homme et le producteur allait aboutir aux pages les plus significatives et révolutionnaires du patrimoine musical ivoirien. La consécration arriva au Burkina Faso. Ce soir-là, au stade du 4-Août de Ouagadougou, plein jusqu’à la démesure, environ trente-cinq mille spectateurs scandaient un nom : WOYA, WOYA. Devant un public en transe et un président Thomas Sankara conquis, le groupe ivoirien s’apprêtait à entrer dans l’histoire. Au centre de la scène, derrière ses claviers, un jeune homme laissait courir avec aisance ses doigts sur les touches. Dans la nuit burkinabè, ses doigts racontaient plus qu’une mélodie : ils relataient un destin.
Le devoir de transmission contre l’approximation du souvenir
Ce livre, insiste Martial Asseme, refuse que la nuit du 19 septembre 2002, tragique et violente, soit l’horizon unique de Marcellin Yacé. La nuit de sa mort est racontée ici avec une vérité que les lecteurs découvriront pour la première fois. Non pour raviver le choc, mais parce que l’on ne peut comprendre l’onde de choc qu’elle a provoquée sans en affronter le récit. La vie de Marcellin Yacé ne s’arrête pas à sa fin. Elle commence bien avant, et elle continue après, à travers ceux qui ont connu son œuvre, ceux qu’il a formés, ceux qui l’ont côtoyé. C’est à cette œuvre vivante que Marcellin Yacé, la musique dans le sang rend hommage. L’ouvrage s’adresse aux passionnés de musique, aux jeunes artistes, aux chercheurs de modèles, mais aussi à tous ceux qui croient que certaines vies doivent être racontées pour que d’autres puissent se construire. Marcellin Yacé n’est plus là. Mais son œuvre, elle, continue de travailler.




