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Côte d’Ivoire : Comment l’affaire Epstein nourrit la désinformation

Un mois et demi après la révélation des liens entre Jeffrey Epstein et la Côte d’Ivoire, les fake news continuent de circuler. Ses relations d’affaires, notamment avec Nina Keita, directrice générale adjointe de la Gestoci, ont alimenté des rumeurs infondées. Ces accusations, souventfantaisistes, méritent d’être confrontées aux faits, dont elles sont parfois très éloignées. Mise au point sur une affaire où la condamnation précède souvent la vérification.

Le 30 janvier 2026, le ministère américain de la Justice a publié trois millions de documents liés à l’enquête tentaculaire sur le financier américain Jeffrey Epstein, pédocriminel avéré, mort en prison en 2019. Son implication dans les mondes de la finance, de la politique et de la culture font que des centaines de personnalités publiques apparaissent dans ces archives. Dans la grande majorité des cas, aucun lien avec une activité criminelle n’est établi.

La mécanique de l’emballement
Ces « Epstein Files » impliquent également la Côte d’Ivoire, en particulier à travers des échanges entre le financier et Nina Keita. Nièce du président ivoirien Alassane Ouattara, cette ancienne mannequin de 44 ans est aujourd’hui directrice générale adjointe de la Gestoci, la société chargée de gérer les stocks pétroliers du pays. Ces révélations ont rapidement nourri de fausses informations sur les réseaux sociaux. L’examen de quelques cas révèle un mécanisme récurrent : un fait réel est déformé, tordu, pour alimenter des accusations sans fondement.

Fake news #1 : un faux communiqué du parquet
Le 17 février 2026, un compte Facebook relaie un prétendu « communiqué officiel » du procureur de la République de Côte d’Ivoire, censé interdire tout débat ou commentaire sur l’affaire Epstein.

Le document précise que « toute personne qui se rendra coupable de commentaires, de publications ou de diffusion d’informations relatives à cette affaire sera passible de poursuites judiciaires conformément aux lois et règlements en vigueur en Côte d’Ivoire ». Largement relayé sur les réseaux sociaux ouest-africains, le texte suscite l’indignation de nombreux internautes, qui dénoncent une atteinte à la liberté d’expression.

Dès le 17 février, le ministère ivoirien de la Justice dément, qualifiant ce prétendu communiqué de « fake news ». Dans une seconde publication, le ministère rappelle que « les communiqués émanant des différents parquets sont exclusivement publiés sur ses pages officielles ». Selon l’AFP, la rumeur est par ailleurs démentie par les faits : citoyens et partis politiques ivoiriens ont continué de commenter l’affaire Epstein sans subir de sanctions.

Fake news #2 : l’exécutif ivoirien défendrait « la pédophilie »
Le 22 février, le compte Zone Presse – qui publie surtout des citations de célébrités, souvent fausses, tronquées ou détournées – relaie sur X un courriel authentique de Nina Keita adressé à Jeffrey Epstein, extrait des documents déclassifiés par le ministère américain de la Justice.

Le message fait suite à une visite du financier américain à Abidjan, organisée par Nina Keita pour discuter de projets d’investissement avec des responsables ivoiriens. Dans le courriel, elle remercie Jeffrey Epstein et indique que ses propositions ont trouvé un écho favorable. Pour Zone Presse, ces échanges montreraient qu’Alassane Ouattara et son gouvernement sont favorables à la pédophilie. La publication accuse par ailleurs ll’ONU, la France et l’Union Européenne d’avoir « installé des pédophiles et des proxénètes à la tête de la Côte d’Ivoire ».

Zone Presse se rend ici coupable d’une forme de raisonnement de « culpabilité par association » : attribuer à une personne les fautes, idées ou crimes d’une autre, simplement parce qu’elles ont un lien (professionnel, social, politique, etc.).

Fake news #3 : Nina Keita accusée de « proxénétisme » d’État
Le 18 février, un autre compte sur X diffame Nina Keita, cette fois sans aucun élément factuel. Selon la publication, les Epstein Files prouveraient que la dirigeante de la Gestoci « offrait de la « chair fraîche », des petits garçons et des petites filles, aux visiteurs de son oncle pour les faire signer des contrats ». Ces allégations l’accusent d’être le « visage du proxénétisme en Côte d’Ivoire ».

Or, de très nombreux journalistes ont enquêté sur les Epstein Files : aucun courriel, ni d’Epstein ni de Keita, ne mentionne de telles pratiques.

Fake news #4 : « l’état mental » de Nina Keita
Le mercredi 3 mars, un nouveau compte sur X propage une autre rumeur. Il annonce qu’un « nouveau courriel » de Jeffrey Epstein serait publié le lendemain ou le surlendemain : le financier y qualifierait « l’état mental » de Nina Keita de « préoccupant ». Le compte n’a par la suite publié aucun mail ni démenti. À nouveau, aucun journaliste sérieux n’a retrouvé cette information dans les documents déclassifiés.

État des lieux de l’affaire Epstein en Côte d’Ivoire
Même démenties, certaines de ces rumeurs continuent pourtant de circuler et d’influencer les internautes. Elles illustrent comment l’indignation légitime suscitée par Jeffrey Epstein est exploitée pour discréditer quiconque a eu des liens avec lui.

Pour l’heure, les Epstein Files n’évoquent pas d’affaire de prédation sexuelle liée à la Côte d’Ivoire, ni de complicité criminelle. De fait, les documents publiés n’établissent aucun lien tangible entre Nina Keita ou la présidence ivoirienne et un quelconque crime. Leur publication n’a d’ailleurs entraîné ni mise en accusation ni enquête judiciaire.

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