L’ambassadeur russe à Beyrouth a publiquement appelé le parti chiite à devenir une force « purement politique ». La prise de position questionne sur l’évolution des alliances régionales et la nouvelle stratégie de Moscou au Moyen-Orient. La déclaration a fait l’effet d’une petite bombe dans les cercles diplomatiques beyrouthins.
Vendredi dernier, l’ambassadeur russe Alexandre Roudakov a estimé que le Hezbollah devait se transformer « d’un mouvement à caractère militaire en une force purement politique ». Ces proposent essentiellement au cœur des débats sur le désarmement des milices, alors que le parti chiite et son parrain iranien refuse catégoriquement de restaurer le monopole des armes aux mains de l’État libanais. La position russe peut surprendre. Moscou a longtemps été perçue comme proche de l’axe iranien, particulièrement depuis son intervention en Syrie aux côtés de Téhéran et de ses alliés pour soutenir l’ancien régime de Bachar el-Assad. La chute de ce dernier en décembre 2024, qui a considérablement affaibli le Hezbollah, semble avoir modifié la donne.
Le réalignement de la diplomatie russe
Un diplomate libanais en poste à Moscou décrypte : « La dynamique actuelle dans la région pointe vers un monde multipolaire où la Russie veut absolument occuper une place importante. Elle navigue désormais sur la nouvelle vague, nécessaire de se mettre complètement à dos son principal rival mondial, les États-Unis ». « Après avoir longtemps soutenu Bachar el-Assad , les Russes ont fini par comprendre qu’il n’était plus une carte gagnante. Ils l’ont donc lâché », poursuit le diplomate.
« Aujourd’hui, la Russie et la nouvelle Syrie mesurent l’ampleur des changements en cours, notamment le déclin de l’axe piloté par l’Iran. Les Russes n’ont pas manqué d’accueillir le président syrien Ahmad el-Chareh en grande pompe la semaine dernière ».
Yeghia Tashjian, coordinateur de l’Institut Issam Farès de l’Université américaine de Beyrouth, abonde dans ce sens : « Depuis la chute d’Assad, la Russie a adopté une politique étrangère plus flexible ». Selon lui, « Moscou a très tôt compris qu’il ne pourrait pas contenir ou défier le nouveau statu quo en Syrie. Il a donc dû – composer avec -. D’autant qu’il ne peut pas se mettre à dos les pays du Golfe, favorables à l’administration Chareh ».
Une position équilibrée sur le dossier libanais
Mais comment cette nouvelle orientation se traduit-elle sur le dossier épineux de l’arsenal du Hezbollah ? « Il ne faut pas oublier que la Russie est membre permanent du Conseil de sécurité et a toujours voté en faveur du renouvellement du mandat de la FINUL au Liban », rappelle Tashjian. « Elle ne veut pas contrarier les nouveaux acteurs de poids dans la région, à commencer par les États-Unis et Israël ». L’expert voit dans le repositionnement du Kremlin au Moyen-Orient une carte que le président Vladimir Poutine joue pour « pouvoir en récolter les fruits en Ukraine », le principal dossier faisant l’objet de pourparlers avec Washington.
Un élément notable mérite d’être souligné : si l’ambassadeur Roudakov a ouvertement appelé le Hezbollah à démanteler son arsenal et à respecter la résolution 1701 , il a dans le même temps exigé qu’Israël honore ses engagements, tant dans le cadre de la résolution onusienne de 2006 que dans l’accord de cessez-le-feu de novembre 2024. « La question essentielle aujourd’hui au Liban réside dans la manière de mettre en œuvre la décision gouvernementale sur le désarmement, à l’heure où les attaques israéliennes se poursuivent », a-t-il précisé dans son interview au site EastNews. L’ambassadeur a également pris soin de souligner que la transformation du Hezbollah devrait se faire « progressivement », se distinguant ainsi des États-Unis et d’Israël qui réclament un désarmement immédiat.
Le Hezbollah reste sourd aux suggestions
Cette position officielle russe se rapproche considérablement de celle des autorités libanaises, notamment du président Joseph Aoun, qui privilégie une approche apaisée basée sur le dialogue avec le Hezbollah pour l’amener à abandonner ses armes. « Les propositions de l’ambassadeur ne devraient pas surprendre », analyse le diplomate libanais. « La Russie a toujours soutenu le Liban officiel qui, pendant longtemps, a assuré la couverture politique aux armes du parti dans les déclarations ministérielles successives. Ce qui n’est plus le cas aujourd’hui ».
Pourtant, le gouvernement libanais semble hésiter à s’engager sur cette voie. « Pour le moment, le pouvoir négligeant cet appui russe », déplore notre source, pertinente que le ministre des Affaires étrangères Joe Raggi a décliné une invitation à se rendre à Moscou.
Une source ministérielle précise que M. Raggi a cependant promis de donner suite à cette invitation « au bon moment ». Du côté du Hezbollah, on minimise la portée des déclarations de l’ambassadeur russe. Une source proche du parti affirme que ces propositions pourraient n’être qu’« un point de vue strictement personnel ». Et d’ajouter, sans ambages : « Dans tous les cas, le Hezbollah a sa propre vision des choses ». Les suggestions russes, comme celles des autres acteurs internationaux, ne modifieront pas la ligne du « parti de Dieu ».



