Quinze ans après la chute de Ben Ali, la Tunisie demeure profondément divisée sur le sens du 14 janvier 2011, tandis que le pouvoir de Kaïs Saïed ravive le débat sur la révolution, l’ingérence étrangère et l’avenir démocratique du pays.
, met en lumière une fracture persistante au sein de la société tunisienne. Pour certains, cette journée marque la victoire d’un soulèvement populaire contre un régime autoritaire ; pour d’autres, elle symbolise le début d’un « détournement » de la révolution.
Cette polarisation résonne aujourd’hui avec acuité dans le contexte du pouvoir exercé par le président Kaïs Saïed, dont les mesures exceptionnelles prises depuis le 25 juillet 2021 continuent de susciter une vive controverse.
Proche du pouvoir, l’analyste Abderrazak Khallouli soutient que le 14 janvier ne saurait être considéré comme l’aboutissement de la révolution. Selon lui, le véritable point de départ se situe le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid, après l’immolation de Mohamed Bouazizi, et la date du 14 janvier aurait été « récupérée » politiquement.
Cette lecture insiste sur l’idée d’un processus révolutionnaire avorté par des compromis ultérieurs entre anciennes élites et nouveaux acteurs politiques, notamment après les élections de 2014. Elle alimente un discours aujourd’hui largement repris par les soutiens de Kaïs Saïed, qui présentent ses décisions comme une tentative de « rectification » du parcours révolutionnaire.
Khallouli va plus loin en affirmant que la chute de Ben Ali aurait résulté d’une « décision extérieure », principalement américaine, inscrite dans la dynamique du « Printemps arabe ».
Ce récit, qui relativise la portée du soulèvement populaire, tend à dépolitiser la responsabilité interne du régime déchu tout en réhabilitant partiellement son bilan économique et social. Il trouve un écho dans la rhétorique actuelle du pouvoir tunisien, qui met en avant la stabilité et la souveraineté face à ce qu’il décrit comme les dérives de la décennie post-révolutionnaire.
À l’opposé, l’universitaire et militant Lotfi Amdouni défend le 14 janvier comme un moment historique charnière, fruit d’un long combat de la société civile, des syndicats et des mouvements de défense des droits humains. Pour lui, la révolution n’est ni un accident ni une manipulation extérieure, mais l’expression d’une injustice structurelle et d’un despotisme généralisé. Il souligne que les régions à l’origine du soulèvement restent aujourd’hui marginalisées, avec des indicateurs sociaux alarmants en matière de chômage, de migration irrégulière et de suicides.
Cette confrontation de récits éclaire le débat central autour du pouvoir de Kaïs Saïed. Ses détracteurs dénoncent une concentration sans précédent des prérogatives exécutives, la dissolution du Parlement et l’affaiblissement des contre-pouvoirs, y voyant un retour à un autoritarisme personnalisé. Le président, lui, affirme agir dans le cadre constitutionnel pour protéger l’État d’un « péril imminent », rejetant toute accusation d’atteinte aux libertés.
Quinze ans après la révolution, la Tunisie semble ainsi prisonnière d’une relecture permanente de son histoire récente.
En s’érigeant en arbitre du sens du 14 janvier et en disqualifiant l’expérience démocratique post-2011, Kaïs Saïed engage le pays dans une trajectoire où la promesse révolutionnaire se heurte à une réalité politique de plus en plus restrictive, ravivant les interrogations sur l’avenir des libertés et de la participation citoyenne.



