La tension est montée d’un cran cette semaine dans le secteur énergétique gabonais. Depuis mercredi 18 mars, des informations contradictoires circulent concernant une éventuelle suspension de la fourniture d’électricité par l’entreprise turque Karpowership (KPS), qui alimente une partie du Grand Libreville via deux centrales flottantes. Entre ultimatum rapporté par certains médias et démenti officiel de la Société d’énergie et d’eau du Gabon (SEEG), les usagers ne savent plus à quel saint se vouer.
Dans un communiqué publié mercredi soir, la SEEG a formellement démenti les informations relayées depuis vingt-quatre heures sur certains médias en ligne et sur les réseaux sociaux. « La SEEG informe l’opinion publique que ces allégations sont inexactes, infondées et de nature à induire les usagers en erreur. À ce jour, aucun retrait unilatéral ou définitif des capacités de production de KPS n’a été acté », affirme la société. La SEEG précise que le cadre contractuel en vigueur fait l’objet d’un suivi régulier et que toutes les dispositions nécessaires sont prises pour garantir la continuité du service. Elle invite les usagers à se référer exclusivement à ses canaux officiels de communication.
Une lettre d’ultimatum qui sème le doute
Pourtant, plusieurs médias, dont Gabonactu.com et Gabonreview, ont publié des informations contraires. Selon eux, une correspondance officielle datée du 17 mars 2026, émanant de Karpowership Global DMCC, aurait été adressée à l’État gabonais et à la SEEG. L’entreprise turque y exigerait le règlement immédiat d’une facture de 15 milliards de francs CFA, faute de quoi elle procéderait à la suspension de sa fourniture d’électricité dans le Grand Libreville, dès la nuit du mercredi 18 mars à minuit. D’après ces sources, Karpowership aurait adressé pas moins de six correspondances depuis fin janvier 2026 pour réclamer le paiement des sommes dues, tout en continuant à assurer la fourniture d’électricité. L’État se serait engagé à verser 5 milliards de francs CFA, mais l’entreprise aurait jugé cette somme insuffisante pour assurer son fonctionnement. Contactée par Gabonactu.com, la direction de Karpowership n’a donné aucune suite, laissant planer le doute sur la véracité de cette information qui a enflammé les réseaux sociaux. L’affaire pourrait déboucher sur un contentieux international. L’entreprise turque a en effet pris soin de préciser, dans sa correspondance, qu’elle se réservait le droit d’engager des poursuites pour faire valoir ses intérêts. Une issue qui exposerait le Gabon à de potentielles sanctions financières.
Ce dossier précise les difficultés de gestion dans le secteur énergétique national et soulève des inquiétudes quant à la stabilité de l’approvisionnement en électricité dans la capitale. Le contrat entre l’État gabonais et Karpowership a été conclu le 9 mai 2024. La menace actuelle d’interruption de fourniture est la première crise majeure entre les deux parties. L’annonce de ce contrat avait d’ailleurs suscité la polémique et des inquiétudes. La facture mensuelle évoquée à l’époque était de 10 milliards de francs CFA, payable par la SEEG. À titre de comparaison, la société Aggreko, qui fournissait environ 60 % de l’électricité consommée à Libreville, percevait 6 milliards de francs CFA par mois. Aggreko avait d’ailleurs coupé son câble à Libreville à l’époque, exigeant d’être payé avant la reprise du service. Le Gabon avait alors dû contracter urgemment une lourde dette auprès de BGFIbank pour éviter une révolte populaire. L’histoire semble donc se répéter, avec un nouveau fournisseur et de nouveaux impayés.
Une crise énergétique structurelle
Cette situation s’inscrit dans un contexte plus large de crise énergétique que traverse le Gabon depuis plusieurs années. Le pays, qui affiche pourtant l’un des taux d’électrification les plus élevés d’Afrique subsaharienne (autour de 91 à 94 %), souffre de délestages récurrents dus à des infrastructures vétustes et à un déficit structurel de production. La capacité installée du pays est d’environ 704 à 780 MW, pour des besoins qui dépassent souvent les 1 000 MW. Le mix énergétique repose à 46 % sur l’hydraulique (324 MW) et à 54 % sur le thermique (gaz et gasoil). Cette dépendance au thermique rend le coût de production élevé et expose le pays aux fluctuations des prix des hydrocarbures. Plusieurs facteurs expliquent la situation actuelle : la baisse du niveau d’eau des barrages de Kinguélé et Tchimbélé, couplée à des équipements vieillissants et un manque d’entretien, limite la production hydroélectrique. À cela s’ajoutent des problèmes financiers récurrents avec les fournisseurs privés, comme en témoigne le bras de fer avec Karpowership. Le gouvernement a également dénoncé, en février 2025, le sectionnement de câbles à la centrale thermique d’Alénakiri, un acte qualifié de « sabotage » qui a aggravé le déficit de 40 MW. Ces incidents techniques, qu’ils soient accidentels ou criminels, fragilisent un réseau déjà sous tension.
La capacité installée du pays est d’environ 704 à 780 MW, pour des besoins qui dépassent souvent les 1 000 MW. Le mix énergétique repose à 46 % sur l’hydraulique (324 MW) et à 54 % sur le thermique (gaz et gasoil).
Les conséquences pour la population sont lourdes. Des coupures de courant et d’eau à répétition paralysent les ménages et l’économie, provoquant un fort mécontentement social. Le Grand Libreville, qui concentre l’essentiel de l’activité économique du pays, est particulièrement touché. Face à cette situation, la SEEG, récemment reprise en main par l’État, tente de trouver des solutions. Des délestages rotatifs ont été mis en place pour gérer la pénurie, et un plan d’urgence de 96 milliards de francs CFA a été annoncé pour réhabiliter les infrastructures. Le gouvernement vise également l’accès universel à l’électricité et a signé des accords pour l’achat de 70 MW de générateurs supplémentaires pour renforcer l’approvisionnement, notamment à Libreville. Mais la demande, en constante augmentation, reste très forte, et les solutions techniques prennent du temps à produire leurs effets. L’imbroglio autour de la menace de Karpowership n’est pas totalement levé. Si la SEEG dément officiellement tout risque de coupure, la copie de la correspondance de l’entreprise turque, dont certains médias affirment avoir obtenu une copie, jette le doute. Dans un pays où le souvenir des coupures d’Aggreko est encore dans toutes les mémoires, le gouvernement joue gros. Sa crédibilité, et celle de la SEEG, dépendent de sa capacité à maintenir la lumière allumée dans la capitale. Et à régler, une fois pour toutes, le problème structurel de la production électrique.



