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En Éthiopie: 50 millions d’électeurs votent pour les législatives

Le lundi 1 Juin 2026, quelque 50 millions d’Éthiopien(ne)s sont appelés aux urnes pour renouveler leur Chambre des représentants ainsi que les cadres régionaux. La majorité élue désignera ensuite le Premier ministre, plus haute fonction exécutive du pays. Un poste occupé depuis 2018 ans par Abiy Ahmed, 49 ans, prix Nobel de la paix 2019, qui brigue un nouveau mandat.

Ce scrutin, le troisième sous son égide, se déroule dans un climat de fortes contestations. L’opposition dénonce un processus déséquilibré, entaché par l’insécurité, les menaces et l’absence de véritables contre-pouvoirs. À l’issue du vote, le Parti de la prospérité (PP), au pouvoir, devrait conserver son hégémonie.

Une « jolie vitrine » juxtaposée à une opposition réduite au silence, des régions en guerre
Pendant la campagne, Abiy Ahmed a joué la carte du bilan. Ses partisans brandissaient les mégaprojets notamment l’achèvement controversé du Grand barrage de la Renaissance sur le Nil, la modernisation fulgurante d’Addis-Abeba avec ses nouveaux corridors routiers, ou encore la prolifération de complexes touristiques luxueux qui fleurissent aux quatre coins du pays. Une « jolie vitrine », concèdent même ses adversaires, mais qui ne résiste pas à l’épreuve du terrain. Car l’Éthiopie de 2026 est un pays fragmenté. L’inflation ronge le pouvoir d’achat des ménages depuis plusieurs années. La sécurité n’est plus assurée dans de larges portions du territoire. Dans la région de l’Amhara, les milices Fano affrontent régulièrement l’armée fédérale. En Oromia, le Front de libération oromo (OLF), groupe armé historique, poursuit sa guérilla contre le pouvoir central. Au Tigré, la situation est encore plus complexe et là-bas, le scrutin a été purement et simplement annulé, les communications entre le gouvernement régional du Front de libération du Tigré (TPLF) et le gouvernement fédéral étant rompues depuis un mois. Les accords de paix signés à Pretoria en novembre 2022, qui avaient mis fin à deux ans de guerre civile dévastatrice, semblent aujourd’hui en lambeaux. Abiy Ahmed, qui avait promis la démocratie et l’ouverture à son arrivée au pouvoir en avril 2018, est rattrapé par les contradictions de son mandat. Le « réformateur » qui avait libéré des milliers de prisonniers politiques, levé la censure et légalisé des groupes rebelles interdits est devenu, aux yeux de ses détracteurs, un chef de l’État autoritaire recentralisant le pouvoir et muselant l’opposition.

Plus de 11 000 candidats de 47 partis sont officiellement en lice.
Le parti modéré Ezema et la coalition pour l’Unité de l’Éthiopie, plus radicale, constituent les principales forces d’opposition. Mais leur campagne a été entravée. Ils dénoncent le manque de démocratie, la pauvreté persistante et l’insécurité qui les empêche de se déployer normalement. Dans plusieurs circonscriptions, ils expliquent avoir été menacés à la fois par des groupes armés et par des éléments des forces fédérales. Le Parti de la prospérité concourt seul dans 12 % des circonscriptions. L’absence de candidats adverses dans autant de zones jette une ombre sur la sincérité du scrutin. Les personnalités politiques d’opposition que les Éthiopiens connaissent réellement ne sont d’ailleurs pas toutes dans le pays. Beaucoup d’acteurs politiques sont soit en prison, soit réduits au silence, comme le relèvent plusieurs observateurs internationaux. Le Tigré, symbole de la dérive sécuritaire, illustre l’ampleur du problème. La province du Nord, qui avait déclenché une guerre civile en 2020 en s’opposant au gouvernement central, est aujourd’hui une zone de non-droit électoral. Pas de vote, pas de députés, pas de représentants régionaux. Une large part de la population éthiopienne se trouve ainsi privée de son droit de choisir ses dirigeants.

La légitimité d’Abiy Ahmed à l’échelle
Pour plusieurs chercheurs spécialistes de l’Éthiopie, la tenue de ces élections, même imparfaites, répond d’abord à un besoin de crédibilité externe. Sabine Planel, chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), estime que le scrutin est profondément déséquilibré. « À Addis-Abeba, l’aide alimentaire sert à s’assurer un soutien électoral. Dans un contexte de pauvreté et d’insécurité, la parole politique, les médias et les pratiques de vote sont étroitement contrôlés », explique-t-elle. Yohannes Woldemariam, politologue spécialiste de la Corne de l’Afrique, abonde dans le même sens. « Abiy Ahmed se prête au jeu parce qu’il a besoin de légitimité, surtout vis-à-vis des pays occidentaux et des institutions financières comme le FMI et la Banque mondiale. Il a vraiment besoin d’argent. » L’Éthiopie, qui a connu une croissance soutenue avant la pandémie et la guerre, traverse aujourd’hui une grave crise de liquidités. Le service de la dette, les réserves de change, la reconstruction des régions dévastées : tout appelle à un soutien financier massif. Or, sans un semblant de processus démocratique, les bailleurs de fonds se montrent réticents. Deux missions d’observation sont déployées dans le pays, l’une de l’Union africaine, l’autre de l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Au total, une centaine d’experts sont présents pour surveiller le déroulement des opérations. Leur capacité à détecter d’éventuelles fraudes et à les dénoncer publiquement sera déterminante pour la crédibilité du scrutin. Mais rares sont ceux qui parient sur un véritable bouleversement politique.

Le passé glorieux converti en présent tourmenté
Arrivé au pouvoir en avril 2018, Abiy Ahmed a connu une ascension fulgurante. Il a engagé des réformes démocratiques historiques, signé un accord de paix avec l’Érythrée (mettant fin à deux décennies de conflit frontalier), et reçu le prix Nobel de la paix en octobre 2019. En décembre de la même année, il a dissous la coalition historique au pouvoir pour la fusionner dans le Parti de la prospérité. Le TPLF a refusé de s’y associer, semant les germes de la guerre civile qui éclatera un an plus tard. Le conflit au Tigré (2020-2022) a fait des dizaines de milliers de morts et déplacé des millions de personnes. Les atrocités commises par les deux camps ont été documentées par les organisations internationales. La signature du cessez-le-feu permanent de Pretoria en novembre 2022 a été saluée comme une issue à la crise. Mais les tensions régionales ne se sont pas apaisées pour autant. L’Amhara a embrasé en 2023-2024, puis d’autres zones. En 2026, Abiy Ahmed se présente donc devant les électeurs avec un bilan en demi-teinte. Ses partisans lui reconnaissent d’avoir modernisé les infrastructures et renforcé l’unité nationale. Ses détracteurs lui reprochent d’avoir sacrifié la démocratie sur l’autel de la stabilité sécuritaire. Le scrutin de ce lundi, quoi qu’il arrive, ne mettra pas fin aux fragilités de l’Éthiopie. Il les révélera peut-être un peu plus. La communauté internationale continuera-t-elle de soutenir un dirigeant contesté, mais perçu comme le seul rempart contre la désagrégation du deuxième pays le plus peuplé d’Afrique.

 

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