Limogé par son filleul et son substitut à la présidentielle de mars 2024, Oumane Sonko quitte finalement la primature pour se réduire à un élu national. L’ancien maire de Ziguinchor rejoindra son siège à l’assemblée nationale où il sera un député très influent à la tête d’une majorité parlementaire PASTEF qui se liguera face au président Diomaye Faye.
A l’hémicycle, leader du PASTEF sera probablement premium à la tête d’une majorité parlementaire PASTEF qui pourrait engager une motion de censure ou de destitution contre Diomaye Faye. La rupture entre et Ousmane Sonko, consommée dans la nuit du 22 au 23 mai 2026, a aussi emporté tout le gouvernement Sonko II. Désormais démis de ses fonctions de Premier ministre, conserve pourtant un atout – son siège de député. Et derrière lui, son parti, Pastef, dispose d’une majorité absolue à l’Assemblée nationale. Une configuration qui pourrait transformer l’hémicycle en nouveau champ de bataille.
Un député influent à la tête d’une majorité parlementaire
Lors des dernières élections législatives, Pastef s’était présenté seul, sans s’allier à d’autres formations politiques. Le pari a été gagnant et le parti de Sonko a décroché la majorité des sièges. Aujourd’hui, bien que limogé du gouvernement, l’ex-Premier ministre peut donc retrouver son mandat de député s’il le souhaite. Mieux encore, il pourrait même briguer la présidence de l’Assemblée nationale, un poste stratégique qui lui offrirait une tribune institutionnelle de premier plan. Cette situation confère à Ousmane Sonko un levier politique considérable. Il demeure encore, par ses troupes parlementaires, un acteur central de la vie politique sénégalaise. Face à lui, le président Bassirou Diomaye Faye devra composer avec une Assemblée dominée par les partisans de celui qu’il vient de renvoyer. Un paradoxe pour un chef de l’État issu de la même mouvance politique. La majorité parlementaire détenue par Pastef ouvre plusieurs scénarios, dont certains pourraient paralyser l’action publique. Le plus redouté est celui d’un recours systématique aux motions de censure. En théorie, les députés proches d’Ousmane Sonko pourraient à tout moment faire tomber le futur gouvernement que le président s’apprête à nommer.
En coulisses, on murmure la construction d’un gouvernement d’union nationale avec l’entrée en matière de nouvelles forces politiques.
Sans cette option, le scénario actuel plongerait le Sénégal dans une période d’instabilité institutionnelle durable. L’exécutif se trouverait fragilisé, contraint de négocier chaque réforme avec une Assemblée hostile, issue pourtant de sa propre famille politique. Les délais d’adoption des textes s’allongeraient, la mise en œuvre des réformes économiques serait ralentie, et la capacité du pays à répondre aux défis sociaux et budgétaires s’en trouverait compromise. Or, le contexte économique est déjà préoccupant. Le Sénégal affiche un niveau d’endettement record, dépassant les 130 % du PIB, avec un déficit budgétaire de 6 % que l’exécutif espère ramener à 3 % d’ici 2027. Les tensions géopolitiques internationales, notamment la crise entre l’Iran et les États-Unis, ont provoqué une hausse continue des prix du pétrole. Le coût de la vie demeure élevé malgré les mesures gouvernementales sur le riz, l’huile, le carburant et l’électricité. Dans ce contexte, l’instabilité politique constituerait un luxe que le pays ne peut se permettre. Les investisseurs, les partenaires techniques et financiers, mais aussi les institutions de Bretton Woods avec lesquelles Dakar négocie un nouveau programme, surveillent de près la capacité du Sénégal à maintenir un environnement politique stable.
Le gouvernement d’union nationale
Au Sénégal, la formation d’un gouvernement d’union nationale après le limogeage d’Ousmane Sonko relève d’une prérogative constitutionnelle exclusive du président Bassirou Diomaye Faye. La construction d’une telle coalition s’articule autour de quatre axes stratégiques. Premier axe : l’élargissement de la base politique. Le chef de l’État doit ouvrir des consultations avec l’ensemble des forces d’opposition, les représentants de la société civile et les acteurs du secteur privé pour dégager un consensus. Deuxième axe : la répartition des portefeuilles clés. Les postes ministériels stratégiques doivent être attribués de manière à refléter l’équilibre des forces participantes, en mettant l’accent sur les compétences techniques afin de rassurer les partenaires internationaux et de stabiliser l’économie. Troisième axe : la signature d’un pacte de gouvernance. Un tel gouvernement nécessite l’élaboration d’une feuille de route claire et d’un programme commun portant sur la souveraineté nationale, l’équité sociale et la transparence, assortis d’un engagement ferme de toutes les parties à respecter cette vision partagée.
« Le président s’est trompé. J’ai espoir qu’il reprendra ses esprits »
Quatrième axe : la gestion de la majorité parlementaire. Le parti d’Ousmane Sonko, Pastef, dispose d’une majorité écrasante à l’Assemblée nationale. Le président devra donc négocier avec cette frange politique pour éviter toute motion de censure et garantir la stabilité de l’institution. Cette configuration inédite impose à Bassirou Diomaye Faye un exercice d’équilibriste : composer avec une opposition interne majoritaire tout en maintenant la continuité de l’action publique. Le succès de cette entreprise dépendra de sa capacité à transformer les contraintes politiques en opportunités de dialogue national.
De la fraternité à l’affirmation hiérarchique
La rupture interroge sur la nature même du tandem Diomaye-Sonko. Les deux hommes ont longtemps revendiqué une amitié capable de résister aux chocs. Pourtant, la logique du pouvoir en a décidé autrement. « Il ne peut y avoir deux commandants dans un seul bateau », résume une observation partagée par plusieurs analystes de la scène politique sénégalaise. Car dans la hiérarchie institutionnelle, une fois élu et assermenté, c’est le président qui est le chef. Sonko, en tant que Premier ministre, était son collaborateur. Mais le leader de Pastef a souvent donné l’impression de vouloir incarner la ligne dure, plus offensive et plus populaire, laissant à Diomaye Faye le rôle plus effacé de garant de la stabilité. Cette répartition implicite des rôles est devenue intenable. Certains observateurs estiment d’ailleurs que Sonko n’aurait jamais dû accepter la Primature. Sa place naturelle, disent-ils, aurait été à l’Assemblée nationale, comme président de l’institution ou comme chef de file d’une opposition vigilante.
En acceptant d’entrer au gouvernement, il a accepté les règles du jeu exécutif, où la subordination hiérarchique au président est une règle intangible.
Désormais, la question qui agite Dakar est celle du déclencheur immédiat de la rupture. Quelques heures avant son limogeage, Ousmane Sonko s’exprimait devant les députés. Sur la question des fonds politiques, ces enveloppes échappant au contrôle parlementaire, il avait lancé : « Le président s’est trompé », avant d’ajouter : « J’ai espoir qu’il reprendra ses esprits », fixant un ultimatum à son propre chef. Cette déclaration publique, replacée dans une séquence de tensions accumulées depuis deux ans, a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Dès juillet 2025, Sonko évoquait un « problème d’autorité » visant Diomaye Faye. En novembre 2025, la nomination d’Aminata Touré à la tête de la coalition présidentielle, contre l’avis du chef de Pastef, avait transformé le désaccord en bras de fer officiel. Début mars 2026, Sonko évoquait publiquement la possibilité de retourner dans l’opposition. La séquence qui s’ouvre est inédite : le parti majoritaire à l’Assemblée se retrouve dans l’opposition au président qu’il a lui-même porté au pouvoir. Le Sénégal entre dans une zone de turbulence politique dont personne ne peut encore mesurer toutes les conséquences.



