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La Gambie face à deux justices : Porte-voix des Rohingyas à La Haye et Crimes ère Jammeh

La Gambie, petit pays d’Afrique de l’Ouest, se trouve cette année au carrefour de deux affaires judiciaires majeures, mais de nature très différente. Sur la scène internationale, elle est le fer de lance de la procédure contre le Myanmar devant la Cour internationale de justice (CIJ) pour le génocide présumé des Rohingyas.

Sur le plan national, elle ouvre le procès périlleux de Sanna Manjang, ancien chef redouté d’un escadron de la mort de l’ère Jammeh. Deux dossiers qui testent la capacité de l’État à rendre justice, que ce soit pour des victimes à l’autre bout du monde ou pour les siennes.

Première partie : La Gambie, avocate des Rohingyas à La Haye
Les attentes d’une communauté meurtrie. Début janvier, un petit groupe de militants rohingyas s’est réuni à La Haye. Parmi eux, Sayedul Karim, déplacé de force du Myanmar en 2017 et aujourd’hui chef de la Rohingya Justice Initiative. Sa voix porte la détresse de tout un peuple. « Nous avons tout perdu, y compris nos richesses, notre position sociale et notre dignité », déclare-t-il. Ce qu’ils espèrent de la CIJ, c’est un moyen de « récupérer et être indemnisé pour tout ce que nous avons laissé derrière nous ». Leur demande est triple : des réparations, le droit au retour et l’égalité des droits dans leur pays d’origine.

L’architecture d’un génocide selon la Gambie
Le cœur de l’affaire repose sur les preuves amassées par la Mission d’établissement des faits de l’ONU. L’expert militaire de la Gambie, le professeur Mike Newton, a dressé un parallèle glaçant devant les juges. Il a décrit des tactiques similaires à celles observées à Srebrenica en 1995 ou pendant le génocide des Kurdes en Irak en 1988 : encerclement de villages civils, tirs indiscriminés, séparation des hommes et des femmes, viols collectifs, exécutions sommaires et crémations de masse. Des images satellites ont corroboré que les incendies visaient spécifiquement les zones rohingyas. La Gambie accuse aussi le Myanmar d’avoir utilisé, entre autres, Facebook comme caisse de résonance pour un discours de haine institutionnalisé contre cette minorité musulmane. La Gambie ne se contente pas de demander une déclaration de génocide. Elle sollicite un éventail de mesures correctives : des réparations financières, des assurances et des garanties de non-répétition. Elle va jusqu’à demander que le Myanmar mette en place les conditions pour un retour « sûr et digne » des Rohingyas, incluant la restitution de la pleine citoyenneté et l’égalité des droits. C’est ici que la tâche de la CIJ devient délicate. Historiquement, la Cour a été prudente. Dans l’affaire Bosnie c. Serbie, elle avait reconnu le génocide mais n’avait pas ordonné de réparations financières. Ordonner à un État de modifier ses lois sur la citoyenneté serait un acte d’une portée inédite.

Il était initialement inculpé pour les meurtres de trois figures connues : le journaliste Deyda Hydara (2004), l’homme d’affaires Ndongo Mboob et un cousin de Jammeh, Haruna Jammeh (2006).
Ce dossier est pionnier à plus d’un titre. C’est la première fois qu’un État « non lésé », la Gambie n’ayant pas de population rohingya, porte une telle affaire devant la CIJ au nom de la communauté internationale et de la Convention sur le génocide. Le Myanmar argue d’ailleurs que cela limite la Cour à une simple déclaration, sans pouvoir ordonner de réparations. Les spécialistes du droit international sont divisés, mais beaucoup estiment que la Cour pourrait ordonner des réparations au bénéfice direct des victimes rohingyas, même si elles sont sollicitées par la Gambie. Un jugement en ce sens créerait un précédent crucial pour les affaires similaires qui suivent, comme celle de l’Afrique du Sud contre Israël. Les observateurs s’attendent à ce que les juges, s’ils reconnaissent le génocide, optent pour une formulation large. Ils pourraient enjoindre au Myanmar de prendre toutes les mesures nécessaires pour respecter la Convention, sans lui dicter le détail des lois à adopter. Une décision est attendue d’ici la fin de l’année 2026. Quoi qu’il arrive, l’audace de la Gambie dans ce dossier a déjà placé la cause rohingya sous les projecteurs du plus haut tribunal mondial.

Le procès gambien de Sanna Manjang, un casse-tête judiciaire
Pendant que ses diplomates plaident à La Haye, la justice gambienne est aux prises avec son propre passé violent. Sanna Manjang, présenté comme l’un des chefs les plus craints des « Junglers », l’escadron de la mort de l’ancien président Yahya Jammeh, a comparu le 15 janvier dernier. Arrêté dans la jungle de Casamance lors d’une opération conjointe avec le Sénégal, il était initialement inculpé pour les meurtres de trois figures connues : le journaliste Deyda Hydara (2004), l’homme d’affaires Ndongo Mboob et un cousin de Jammeh, Haruna Jammeh (2006). Le jour de l’ouverture du procès, l’accusation a surpris tout le monde en modifiant radicalement son acte. Les trois meurtres médiatisés ont été retirés. Ils sont remplacés par les assassinats de deux personnes beaucoup moins connues, Kajali Jammeh et Samba Wurry, survenus en 2006 à Kanilai, le village de l’ex-président. Cette volte-face a laissé les familles de Deyda Hydara et de Haruna Jammeh dans l’incompréhension et la déception, elles qui n’avaient pas été prévenues.

La Gambie navigue ainsi sur deux eaux judiciaires bien distinctes. D’un côté, elle endosse avec conviction le rôle de champion des droits humains à l’international, portant une cause universelle avec ténacité devant la CIJ.
Le nouveau dossier repose presque entièrement sur le témoignage d’un seul homme, Ensa Keita. Cet ouvrier, qui avait un contentieux avec Yahya Jammeh pour non-paiement, affirme avoir été détenu et torturé à Kanilai. C’est là qu’il dit avoir vu Manjang exécuter Kajali Jammeh, un présumé rebelle, avant de jeter son corps aux crocodiles. Aucun autre ancien Jungler n’est venu corroborer ce récit. Les raisons de ce changement semblent liées à des considérations pratiques et politiques. L’arrestation de Manjang est intervenue après que Jammeh a de nouveau menacé de rentrer d’exil. Les autorités le considèrent comme un fidèle dangereux qu’il fallait neutraliser rapidement par une mise en jugement. Un responsable du ministère de la Justice a admis, sous anonymat, que l’État avait engagé des poursuites en se dépêtrant, faute de temps pour préparer des dossiers plus solides sur les crimes majeurs. La défense de Manjang, menée par l’avocat Sheriff Kumba Jobe, conteste déjà la procédure, arguant que son client est inculpé en vertu d’un code pénal abrogé. Le procès, qui semble fragile, pourrait n’être qu’une étape intermédiaire.

L’ombre du futur tribunal spécial
La clé de l’affaire réside peut-être ailleurs. Selon des sources proches du parquet, l’État garde en réserve les chefs d’accusation les plus graves, comme le meurtre du journaliste Hydara, pour un futur tribunal spécial. En décembre 2024, la CEDEAO a approuvé la création d’un tribunal mixte pour juger les crimes de l’ère Jammeh, mais ce tribunal attend toujours des financements et la nomination d’un procureur spécial. Ce futur tribunal disposera de pouvoirs étendus, notamment celui d’accorder des immunités en échange de témoignages, une prérogative cruciale pour débloquer des dossiers complexes où d’anciens complices pourraient parler. Le procès actuel de Manjang apparaît donc comme une solution intérimaire, visant à le maintenir en détention dans l’attente d’une justice plus lourde et mieux armée. La Gambie navigue ainsi sur deux eaux judiciaires bien distinctes. D’un côté, elle endosse avec conviction le rôle de champion des droits humains à l’international, portant une cause universelle avec ténacité devant la CIJ. De l’autre, elle se débat avec les démons de son histoire nationale, tentant de juger ses propres bourreaux avec des moyens limités et dans un contexte politique encore sensible. Le contraste est frappant entre la stature morale acquise à La Haye et les difficultés pratiques rencontrées à Banjul. Pourtant, ces deux combats sont liés par une même volonté : celle d’user du droit comme instrument de réparation et de dissuasion. Le résultat de ces deux procédures dira beaucoup sur la capacité de la justice, qu’elle soit internationale ou nationale, à répondre aux attentes des victimes, qu’elles soient à Cox’s Bazar ou dans les faubourgs de Banjul.

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