
Ces mouvements, qui dénoncent en particulier les coupures d’eau et d’électricité, ont conduit les autorités à instaurer des couvre-feux dans plusieurs régions, pour tenter de rétablir l’ordre.
Des manifestations étendues et parfois violentes
D’après notre correspondant à Antananarivo, Guilhem Fabry, le mouvement de colère s’est amplifié tout au long de la journée, provoquant des affrontements parfois violents. À Diego-Suarez, dans l’extrême nord, des centaines d’étudiants de l’université publique se sont réunis dès le matin. La soirée a été marquée par la mise en place de barrages et des incidents graves, dont l’incendie de l’hôtel des Finances.À Tamatave et Majunga, des scènes de pillage ont été observées.
Les étudiants y revendiquaient un meilleur accès à l’eau potable et à l’électricité, sources majeures de tensions.
À Tuléar, dans le Sud, le profil des manifestants est plus familial, témoignant d’un mécontentement plus large.Toutes ces villes étaient, au soir du 26 septembre, sous couvre-feu, mesure renouvelable jusqu’à un rétablissement complet de la sécurité. Dans la capitale, le calme est revenu partiellement, grâce notamment à l’engagement de jeunes du collectif « Gen Z » qui ont aidé aux opérations de nettoyage après les pillages. La ville, d’habitude animée, s’est vidée à l’approche du couvre-feu, les écoles restant fermées toute la journée.Une librairie a particulièrement souffert des violences nocturnes, avec près de 90% de ses livres détruits.
Les propriétaires, choqués, rappellent que ce type de dévastation n’est pas inédit, évoquant notamment les événements de 2009. Le mari de la libraire témoigne d’un climat de frustration accumulée en raison de la pauvreté et du manque d’éducation : « Certains manifestaient pacifiquement, d’autres ont choisi la violence, tandis que des groupes opportunistes profitaient du chaos ». Ce constat reflète la complexité du mouvement. Une crise sociale qui s’étend au-delà de la capitaleSi les pillages et les tensions ont perduré dans certains quartiers d’Antananarivo, l’extension de la contestation dans le pays se fait également sentir.
À Diego-Suarez, Geoffrey, un habitant, décrit des scènes d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre dès le matin. « La flambée des prix et les coupures d’électricité sans solution ont fait monter la colère », explique-t-il. Les étudiants ont porté le corps d’un camarade tué par balle jusqu’à la résidence du gouverneur, accompagné de pancartes réclamant de l’eau, de l’électricité et dénonçant la corruption. Selon lui, plus de 2 000 personnes étaient présentes lors de cette manifestation.
Dans un discours prononcé le soir du 26 septembre, le président malgache Andry Rajoelina a appelé au calme, assurant être prêt à écouter les revendications des jeunes mobilisés pour trouver des solutions aux problèmes de délestage et de pénurie d’eau.
Toutefois, il a également dénoncé « une récupération politique » du mouvement pacifique, affirmant que des « mercenaires » avaient été payés pour semer le trouble dans la capitale. Il a qualifié ces violences d’« actes de déstabilisation » et évoqué une « forme de coup d’État ». Le président a par ailleurs annoncé le limogeage du ministre de l’Énergie et des Hydrocarbures, Olivier Jean-Baptiste, jugé responsable de ces crises. Le préfet de la capitale avait interdit le rassemblement prévu la veille, invoquant le risque de troubles à l’ordre public. Malgré cela, plusieurs banques, magasins et même la station du téléphérique symbole du pouvoir ont été pillés ou incendiés.
Dans la soirée, alors que les forces de l’ordre semblaient absentes, les saccages continuaient. Le couvre-feu a été instauré de nuit jusqu’au vendredi matin, tandis que toutes les écoles d’Antananarivo sont restées fermées. Un vol Air France à destination d’Antananarivo a été dérouté vers l’île Maurice en raison de la situation sécuritaire. Malgré d’importantes richesses naturelles, Madagascar demeure l’un des pays les plus pauvres au monde, avec près de 75% de sa population vivant sous le seuil de pauvreté selon la Banque mondiale. Parmi les cibles des violences, trois parlementaires proches du pouvoir ont vu leur domicile brûlé, alors que des pompiers ont été caillassés en tentant d’éteindre les flammes.
Le président Rajoelina, réélu fin 2023 lors d’une élection boycottée par l’opposition et avec une faible participation, fait face à un environnement politique tendu. Enfin, Reporter Sans Frontières a dénoncé des violences policières à l’encontre d’au moins trois journalistes, appelant les autorités à identifier les responsables. La situation reste fragile à Madagascar, où les frustrations économiques et sociales nourrissent un mouvement parfois confus, entre revendications légitimes et opportunisme sous tension sécuritaire.


