À quelques jours de la Tabaski célébrée le 28 mai au Sénégal, le marché des moutons atteint des niveaux de prix rarement observés. Dans certains enclos de la capitale, des béliers s’affichent désormais à des montants spectaculaires : 1,5 million FCFA pour un animal courant de gamme élevée, et jusqu’à 25 millions FCFA pour les spécimens les plus prestigieux.
Dans les deux voies de Liberté 6, à Dakar, Ibrahima Kamissokho, dit « Ibou Ngatté », expose fièrement un bélier de trois ans. L’animal impressionne par sa taille et sa prestance. Prix affiché : 1,5 million FCFA. Autour de l’enclos, les curieux affluent, mais les acheteurs restent hésitants. Pourtant, l’éleveur de 42 ans ne semble pas pressé de conclure. « Quarante-huit heures après sa sortie, j’ai reçu deux offres à un million de francs CFA. J’ai refusé », confie-t-il, convaincu de la valeur de son animal. Pour lui, il ne s’agit pas d’un simple mouton de sacrifice, mais d’un investissement : son rejeton peut déjà valoir près d’un million, et sa capacité de reproduction en fait un actif rentable sur plusieurs cycles.
Ce type d’animal appartient à la race Ladoum, un mouton d’exception apparu au Sénégal au début des années 2000 et devenu symbole de prestige et de richesse. Issu d’une sélection complexe de moutons touabires selon plusieurs études, le ladoum se distingue par des mensurations impressionnantes : certains béliers dépassent le mètre au garrot, avec un périmètre thoracique pouvant excéder 1,30 mètre. Tous les mâles sont cornus, avec des cornes longues et parfois bicolores, et même les femelles en portent dans une grande majorité des cas, ce qui reste rare en Afrique de l’Ouest. La robe constitue également un critère de valeur, avec une forte demande pour les sujets blancs ou blancs tachetés de noir, tandis que la présence de petites excroissances au cou est considérée comme un défaut génétique entraînant une forte dépréciation.
Dans les enclos de Dakar et de ses environs, les prix s’envolent : les moutons classiques se négocient entre 175 000 et 600 000 FCFA, tandis que les ladoums de qualité atteignent facilement 1 à 1,5 million FCFA. Les animaux d’exception franchissent parfois un cap symbolique et médiatique, avec des ventes pouvant atteindre 25 millions FCFA, dans un marché parallèle où les transactions échappent souvent aux statistiques officielles.
Pour les éleveurs, ce phénomène dépasse largement la seule fête de la Tabaski. Le ladoum est devenu un véritable placement financier. Un bélier peut être loué pour la reproduction entre 25 000 et 100 000 FCFA par saillie, et certaines femelles produisent plusieurs portées par an grâce à une prolificité élevée. Les marges annuelles peuvent dépasser le million de francs CFA, même si les coûts d’alimentation restent très élevés et réduisent les bénéfices réels.
Ce marché attire une population d’éleveurs particulière, souvent composée de commerçants et de fonctionnaires qui investissent dans l’élevage autant pour le rendement que pour le prestige social. À Liberté 6, Ibou Ngatté incarne parfaitement cette nouvelle génération d’acteurs : ancien technicien dans les télécoms, il est aujourd’hui à la tête d’un troupeau passé de quelques têtes à près de cinquante en une décennie. Son bélier à 1,5 million FCFA attend toujours preneur, dans un marché où la valeur d’un mouton peut désormais rivaliser avec celle d’une voiture de luxe.



