06122021Headline:

romancière/ cinéaste/ militante féministe: Tsitsi Dangarembga embrasse tous ces titres

Tsitsi Dangaermbga est la grande dame des lettres zimbabwéennes. Elle s’est fait connaître en publiant en 1988 son premier roman « Nervous conditions ». « Le livre que nous avons tant attendu et que nous devrions tous lire », disait Doris Lessing de ce premier roman sous la plume de la romancière zimbabwéenne. Tsitsi Dangarembga est aussi cinéaste et militante féministe et politique.
« Je ne sais pas… Je ne saurais vraiment pas vous dire pourquoi j’écris. J’ai toujours aimé raconter des histoires, même quand j’étais enfant. J’aimais aussi lire. A travers mes lectures, je crois avoir compris combien les récits étaient importants pour faire société. C’est pourquoi lorsque j’écris, j’ai l’impression d’apporter ma contribution à quelque chose de constructif. » Ainsi parle la romancière zimbabwéenne Tsitsi Dangarembga. Elle est l’auteure du célébrissime « Nervous conditions », roman paru en 1988 et considéré comme l’un des textes emblématiques de la littérature féministe et postcoloniale. Le dernier ouvrage sous la plume de la Zimbabwéenne « This Unmournable Body » (1) faisait partie cette année des livres nominés au Booker Prize 2020, l’un des prix les plus prestigieux du monde anglophone. Ce roman est le troisième volume de la trilogie de Tambudzai, inaugurée par « Nervous conditions ».

A fleur de peau (2) en français, ce roman inaugural met en scène la lutte d’une adolescente dénommée Tambudzai pour échapper aux lois répressives de la tradition et accéder à l’éducation occidentale dans le Zimbabwe colonial, appelé alors Rhodésie du Sud. « Lorsque mon frère Nhamo mourut, je n’éprouvai aucun regret », ainsi commence le roman, raconté à la première personne. Ce début avait fait scandale au Zimbabwe à la sortie du roman car il attirait l’attention sur l’oppression dont les femmes sont victimes dans la société patriarcale zimbabwéenne.

Une femme forte et libre

Souffre-douleur de son frère, Tambudzai ou Tambu regrette d’autant moins la mort de celui-ci que cette disparition va lui ouvrir la porte de l’école de la mission que fréquentait ce frère cadet. Grâce à l’éducation occidentale qu’elle reçoit désormais, Tambudzai va pouvoir échapper aux servitudes de la société traditionnelle et s’imposer en tant que femme forte et libre. Une liberté à laquelle le jeune femme n’aura malheureusement pas totalement accès car dans la Rhodésie coloniale où l’action du roman est campée, une femme noire même éduquée fait l’objet de mille discriminations. La déshumanisation du colonisé est le thème du deuxième volume de la trilogie, « The Book of Not », publié en 2006 et qui n’a jamais été traduit en français.

Tout comme son personnage, Tsitsi Dangarembga, née en 1959, a grandi dans une société coloniale. Ses parents étaient tous les deux instituteurs, mais c’est à sa mère, première femme noire zimbabwéenne à obtenir le bac qu’elle doit son goût pour les études et la littérature. « J’ai lu L’enfant noir de Camara Laye, se souvient la romancière quand j’étais jeune, je devais avoir 10 ans. C’était la première fois que je lisais un roman qui racontait l’histoire d’une jeune fille qui me ressemblait, Africaine comme moi, et qui vivait en Afrique. Elle s’appelait Fanta. C’est le premier roman qui m’a vraiment touchée. Beaucoup plus tard, j’ai lu « Beloved » de Toni Morrison. Ce fut une lecture vraiment importante car elle m’a aidée à comprendre que la douleur pouvait être belle et source d’espoir. »

Transformer la douleur en espoir, c’est ce que fait Tsitsi Dangarembga dans ses romans, et plus particulièrement dans le troisième volume de sa trilogie qui raconte la suite du parcours de son héroïne. Nous sommes dans le Zimbabwe postcolonial des années 1990, où se déroule l’action de « This Mournable Body ». Malgré ses diplômes et ses talents, Tambudzai se retrouve marginalisée, sans argent ni emploi. Elle est réduite à lutter pour sa survie, tout comme d’ailleurs la nation zimbabwéenne où l’économie est en pleine déroute et les promesses de l’indépendance ne peuvent être tenues. Difficile de ne pas lire la trajectoire de l’héroïne comme une métaphore du devenir du Zimbabwe postcolonial, sauf que le roman se clôt sur une note optimiste.

«Je tenais à ce que la trajectoire de Tambudzai débouche sur quelque chose de positif, confie la romancière.. Il ne faudrait pas interpréter son retour au village à la fin comme un retour à l’innocence, mais comme le désir d’aller de l’avant malgré la pénibilité de la vie. C’était important pour moi de laisser aux lecteurs entrevoir cette dimension humaine ».

Part autofictionnelle

Selon les spécialistes de l’œuvre de Tsitsi Dangarembga, il y a une part autofictionnelle dans ses romans. La quête d’une humanité solidaire de son personnage est aussi celle de la romancière qui, après un long séjour en Grande Bretagne et en Allemagne, s’est installée au Zimbabwe au début des années 2000 et c’est dans le contexte crépusculaire des années Mugabe qu’elle a écrit le dernier volume de sa trilogie. Elle est engagée politiquement, mais c’est sur le terrain de l’imaginaire et de la fiction plutôt que sur celui de l’activisme idéologique qu’elle explore les idées qui la taraudent, comme par exemple la portée et les limites de la résistance individuelle incarnée dans ses romans par son héroïne ingénue.

Ce contrat entre le réel et la fiction qui constitue la base de la littérature, renouvelé par Tsitsi Dangarembga selon ses termes et sa sensibilité, est sans doute la dimension la plus fascinante de l’œuvre singulière de cette romancière.

(1) This Unmournable Body, par Tsitsi Dangarembga. Faber, 2018, 363 pages ( en cours de traduction en français)

(2) A fleur de peau, par Tsitsi Dangarembga. Traduit de l’anglais par Etienne Galle.Albin Michel, 1992, 266 pages.

RFI

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