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Affaire « biens mal acquis de Bolloré » aux Ports africains : Les 11 ONG réclament la « restitution »

Un collectif d’associations a déposé, le 18 mars 2025, une plainte devant le parquet national financier de Paris contre le groupe Bolloré. Il souhaite les acquisitions de concessions portuaires africaines jugées irrégulières. Selon les plaignants, une partie des bénéfices tirés de ces transactions serait illégitime et devrait être restituée aux populations des pays concernés.

Vincent Bolloré et son fils Cyrille, à la tête du groupe depuis 2019, sont au centre de cette affaire. La plainte s’appuie sur une circulaire française de novembre 2022 relative aux biens mal acquis, qui permet à un État étranger de demander la restitution de fonds ou actifs situés en France, après une décision de confiscation. Les onze associations plaignantes, basées en France, en Guinée, au Togo, en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Ghana et en République démocratique du Congo, se campent sur l’opacité des transactions du groupe, notamment la cession en 2022 de Bolloré Africa Logistics à l’armateur suisse MSC pour 5,7 milliards d’euros, intégrant une plus-value de 3,15 milliards dans les comptes du groupe. Jean-Jacques Lumumba, petit-neveu de Patrice Lumumba, préside le collectif Restitution pour l’Afrique (RAF). « Nous visons les corrupteurs et non les corrompus, car le produit de ces pratiques passe par la France et y transite dans les banques. » Pour Lumumba et Cie, « les fruits de la corruption soient restitués aux populations lésées ».

Recel, blanchiment et concessions portuaires
La plainte engage des faits de recel et de blanchiment. Selon les plaignants, cinq des seize concessions portuaires vendues en 2022 dont Kribi au Cameroun, Abidjan en Côte d’Ivoire, Tema au Ghana, Lomé au Togo et Conakry en Guinée, font l’objet d’investigations détaillées. Dans chaque cas, favoritisme, trafic d’influence et prises illégales d’intérêt ont été identifiés. Le choix de la qualification de recel repose sur le fait que les responsables de Bolloré ne pouvaient ignorer ces pratiques. Au port d’Abidjan, sous la présidence de Laurent Gbagbo en 2004, le groupe avait obtenu une concession dans des conditions de gré à gré jugées irrégulières. Les liens entre le groupe et la campagne présidentielle de 2010 sont également cités. À Kribi, l’acquisition du terminal à conteneurs par Bolloré, associé au transporteur CMA-CGM et à la China Harbour Engineering Company, a été marquée par un manque de transparence et des arrangements opaques.

Nous voulons que les profits de la corruption bénéficient aux populations
Au Ghana, le port de Tema, acquis par le consortium Meridian Port Services (MPS) contrôlé par Bolloré, a été qualifié de « gravement préjudiciable » au gouvernement et au peuple ghanéen par un rapport ministériel confidentiel. Ce document soulignait des failles dans la gouvernance, la responsabilité et l’approvisionnement, ainsi que des interventions politiques dans la gestion des concessions. La vente de Bolloré Africa Logistics est, aux yeux des associations, un « blanchiment par conversion », pour transformer des actifs issus de pratiques illicites en fonds légitimes. Le concept de « biens mal acquis inversés » est également invoqué : contrairement aux biens mal acquis traditionnels, il concerne les entreprises privées qui obtiennent frauduleusement des marchés ou concessions et en tirent des profits substantiels. Ces actifs doivent, selon les plaignants, être soumis aux mêmes mécanismes de restitution que les biens confisqués aux responsables politiques.

Rendre justice et redistribuer les fruits aux ayant droits
La Convention de Mérida, transposée dans le droit français en 2021 et rendue opérationnelle par l’ordonnance de novembre 2022, prévoit la réallocation des avoirs mal acquis, notamment via des financements de projets de développement. Selon Jean-Jacques Lumumba, cette disposition a été un facteur déterminant pour les ONG qui ont mené les enquêtes sur les pays où Bolloré opère. « Nous voulons que les profits de la corruption bénéficient aux populations ». La plainte s’appuie également sur des reconnaissances de faits de corruption par le groupe Bolloré au Togo et en Guinée, entre 2009 et 2011, lors de l’attribution des ports de Lomé et Conakry. Le groupe avait, selon les associations, favorisé certains responsables politiques en attribuant des postes à leurs proches et en finançant des campagnes présidentielles à travers sa filiale Havas. Le Parquet national financier de Paris poursuit l’enquête depuis 2013. Vincent Bolloré conteste certains éléments, mais la Cour d’appel de Paris a confirmé en novembre 2025 la procédure pour « corruption d’agent public étranger » et « abus de confiance ». Seul un pourvoi en cassation pourrait interrompre le processus. Les associations Sherpa et Anticor se sont félicitent de cette décision. « Le procès aura lieu », avertit Maître Alexis Ihou, avocat impliqué dans le dossier.

Les montants investis dans les campagnes présidentielles au Togo et en Guinée, les prestations publicitaires et la publication d’ouvrages politiques constituent un ensemble de pratiques qualifiées d’avantages indus
Depuis l’ouverture de l’instruction, les investigations ont porté sur les conditions d’attribution de concessions portuaires stratégiques et sur les échanges entre filiales du groupe et des responsables politiques africains. Au Togo, la concession du port de Lomé coïncidait avec la réélection de Faure Gnassingbé en 2010. En Guinée, la concession du port de Conakry a été octroyée après l’accession au pouvoir d’Alpha Condé, sans appel d’offres et dans une opacité totale selon les associations plaignantes. Des conventions judiciaires antérieures, dont la CJIP signée en 2021 par le groupe, avaient reconnu certains faits et entraîné le paiement d’une amende. Ces démarches n’avaient cependant pas procuré l’immunité totale au groupe. La nouvelle plainte, en visant la restitution des bénéfices, ouvre une perspective inédite : celle de reverser aux populations africaines les profits issus de pratiques jugées illégales.

La question interroge la capacité de la justice française à sanctionner des entreprises françaises pour des pratiques à l’étranger qui sapent les liens économiques et politiques entre la France et ses partenaires africains. La restitution envisagée pourrait prendre la forme de projets encadrés par l’Agence française de développement (AFD), avec un suivi strict pour garantir l’efficacité et l’équité de la redistribution. L’affaire Bolloré montre aussi comment les entreprises françaises ont pu influencer des processus électoraux et obtenir des avantages en contrepartie de financements ou services stratégiques. Les montants investis dans les campagnes présidentielles au Togo et en Guinée, les prestations publicitaires et la publication d’ouvrages politiques constituent un ensemble de pratiques qualifiées d’avantages indus. In fine, le dossier invite à la transparence dans l’attribution des infrastructures stratégiques et le suivi strict des mécanismes de contrôle renforcés pour prévenir les dérives. Le procès qui se profile pourrait servir de précédent pour la justice française et pour les ONG cherchant à défendre les droits des populations africaines face à des acteurs économiques puissants.

 

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