Depuis septembre2024, les 1900 exilés hébergés au centre du Haut-Commissariat des Nations unies aux réfugiés (HCR) à Agadez, dans le nord du Niger, mènent une grève de la faim silencieuse: 194jours de manifestations quotidiennes pour dénoncer leurs conditions de vie et réclamer leur réinstallation ailleurs.
Installé à quinze kilomètres d’Agadez, le centre HCR peut accueillir jusqu’à 5500personnes; seuls 1900 y vivent aujourd’hui, principalement des Soudanais, des Camerounais et quelques Centrafricains. Beaucoup ont été expulsés en plein désert par les forces algériennes avant d’être acheminés à Agadez.
Emmanuel Gignac, représentant du HCR au Niger s’explique
«Parmi eux, on compte 800 réfugiés statutaires. Le reste sont des demandeurs d’asile en attente du traitement de leur dossier. Et ce processus peut durer trois à sept ans.» Dans l’intervalle, exilés et réfugiés restent confinés sur le site, sans perspective d’insertion ou de déplacement.
Au centre, le quotidien tourne à l’ennui et à la frustration: manque d’activités, accès limité aux soins, dépendance totale à l’aide humanitaire. Daniel, Camerounais de 35ans, hébergé depuis quatre ans, témoigne: «Tout est catastrophique ici. On ne peut plus vivre comme ça. On n’a rien à faire, on s’ennuie toute la journée et on ne nous traite pas bien.»
En 2024, la fermeture du dispensaire interne, géré par une association locale, a aggravé le sentiment d’abandon: «Tu tombes malade, tu te débrouilles», se désole Daniel. Désormais, tout malade doit parcourir 10km pour rejoindre le centre de santé le plus proche.
Suspension des coupons alimentaires et arrestations
La situation a basculé en février2025. Face au blocage des négociations avec les autorités nigériennes, le HCR a suspendu les distributions de coupons alimentaires. Résultat: pendant un mois, les résidents ont dû s’entraider pour survivre: «On s’est débrouillé grâce à la solidarité. Mais certaines personnes n’ont pas mangé pendant plusieurs jours», confie Daniel.
Le 25mars, huit membres du comité national des réfugiés, chargé de représenter les exilés, ont été arrêtés pour avoir contesté la décision gouvernementale de dissoudre ces comités. Depuis, le dialogue entre le HCR, les autorités et les migrants est rompu. Chaque jour, femmes, hommes et enfants brandissent des pancartes: «On ne veut pas rester ici», «Réinstallation maintenant».
Armelle, Camerounaise et mère de famille, vit au centre depuis quatre ans: «On veut bien aller n’importe où mais pas rester à Agadez. Ma carte de réfugiée n’a rien changé; je n’ai pas le droit de quitter le camp sans laissez-passer.» Les images de ces rassemblements sont partagées en boucle sur les réseaux sociaux, seul moyen pour eux de faire entendre leur voix.
Un camp en difficulté depuis 2018
Cette explosion de colère n’est pas nouvelle: depuis la création du centre en 2018, les mêmes griefs ressurgissent. En 2020, une centaine de résidents avait incendié 80% des infrastructures pour protester contre la lenteur des procédures et l’isolement. Condamnés à des peines avec sursis, ils avaient dénoncé un «prison à ciel ouvert».
Me Rabiou Oumarou, leur avocat, déclarait alors: «La vie d’un être humain ne se limite pas à manger et boire. Chacun a des rêves qu’il veut réaliser.»
En mai2022, un Soudanais était mort lors d’affrontements, alimentant encore le climat de défiance. Pour le HCR, le problème tient à la fois à l’exigence de réinstallation des exilés et à leur refus d’intégration locale. «Nous n’avons que 200 places de réinstallation prévues en 2025, essentiellement vers le Canada. » Emmanuel Gignac plaide pour le développement d’activités sur place : «Il faut proposer des formations professionnelles, des projets agricoles pour que chacun puisse subvenir à ses besoins. »
À six mois de protestations quotidiennes, le camp d’Agadez illustre l’impasse humanitaire à la frontière du Sahel: procédures d’asile interminables, manque de perspectives et épuisement des populations. Les ONG et la communauté internationale sont invitées à renforcer leur soutien et à accroître les places de réinstallation. Faute de quoi, l’«Agadez silencieux» risque de devenir le symbole d’un échec collectif à protéger les plus vulnérables.



