Le pianiste sud-africain Abdullah Ibrahim est mort le 15 juin en Allemagne, comme l’a annoncé sa famille. Il avait 91 ans et s’est éteint à la suite d’une courte maladie. Il avait durant sa longue carrière enregistré soixante-dix albums.
Au fil des décennies, le pianiste Abdullah Ibrahim avait acquis une sagesse qui irriguait sa musicalité limpide. Né Adolph Johannes Brand au Cap en Afrique du Sud, en 1934, il avait grandi dans un pays régi par la ségrégation et la discrimination. Cet environnement social éprouvant décida certainement de son désir farouche de s’en remettre aux forces de la spiritualité et de l’expression artistique. Le passé et le futur n’existaient pas dans son monde. Seul, le présent comptait à ses yeux.
Ce choix d’échapper aux contingences temporelles lui offrait la liberté de ressentir les vibrations du moment et de se laisser porter naturellement par l’émotion. Définir les contours de son inspiration ne l’intéressait guère. Abdullah Ibrahim vivait dans l’instant, ne cherchait pas les lauriers ou les accolades.
Il fut pourtant un maître incontesté de l’exploration harmonique et mélodique depuis la création des Jazz Epistles au milieu des années 50. Cet orchestre accueillait alors de futurs grands instrumentistes dont les noms allaient scintiller au XXe siècle. Le trompettiste Hugh Masekela et le tromboniste Jonas Gwangwa, notamment, furent les piliers originels de cette formation en vogue à l’époque.
La grande famille du jazz international
Abdullah Ibrahim se faisait alors appeler « Dollar Brand ». Ce surnom l’identifiera lors d’un premier exil vers le continent européen en 1962. En Suisse, en France, en Allemagne, au Danemark, sa vigueur stylistique mâtinée de traditions Marabi et Mbaqanga fera mouche.
L’illustre pianiste et chef d’orchestre américain Duke Ellington, stupéfait de cette fluidité afro-épatante, suscitera alors un enregistrement réalisé à Paris. Le 23 février 1963, une étape est franchie. Dollar Brand entre dans la grande famille du jazz international.
Pour autant, cette notoriété ne lui sied guère. Sa discrétion viscérale lui impose de ne pas s’enthousiasmer et de résister à l’autocélébration. Déjà, sa ligne de conduite est intangible : exister dans le présent, ne pas anticiper et ne pas se retourner. Tentait-il de s’extirper ainsi du poids psychologique que l’apartheid lui avait imposé ? On peut le croire tant son enfance fut tourmentée.
Son père fut assassiné en 1938 et le jeune Adolph Johannes fut élevé par ses grands-parents. Le racisme institutionnalisé provoquait souvent une omerta dans les familles sud-africaines qui désorientait les enfants noirs ou métis. Notre futur pianiste n’échappa pas à ce mutisme pourtant protecteur. Il crut longtemps que sa mère était sa sœur et que ses grands-parents étaient ses parents. Cette loi du silence épargnait les plus jeunes d’un sort peu enviable.
La musique pouvait être un exutoire à cette pression constante et les plus insignifiantes distractions suffisaient à alléger un quotidien pesant. Abdullah Ibrahim reconnaissait lui-même que sa jeunesse fut une succession fugace de petits bonheurs qu’il avait appris à savourer pleinement, car, à chaque minute, sa vie pouvait basculer.
Entre références classiques européennes et de traditions africaines
Le constat terrible d’une enfance malmenée donnait du crédit au sentiment d’abandon que sa musique révélait. Certes, l’émanation de sa sensibilité à fleur de peau façonnait un univers sonore parfois insondable, teinté de références classiques européennes et de traditions africaines, mais elle était toujours authentique et sincère.
L’addition de plusieurs sources patrimoniales nourrira ses très nombreuses productions et collaborations durant les années 70 et 80. Aux côtés de Don Cherry, Archie Shepp, Max Roach ou Randy Weston, il défiera les lois du jazz en faisant appel à ses racines culturelles.
Abdullah Ibrahim ne trahira d’ailleurs jamais ses origines. Son groupe Ekaya et ses multiples créations symphoniques, lyriques ou cinématographiques, honoreront sa terre natale et les soubresauts de son histoire. Mannenberg est, à ce titre, l’illustration parfaite de son attachement à l’Afrique australe.
Créée en 1974, cette composition évoque un bidonville de Cape Town où s’entassaient les citoyens noirs d’Afrique du Sud depuis le milieu des années 60. Portée par un engouement populaire réel, cette œuvre deviendra un marqueur dans la carrière d’Abdullah Ibrahim. Elle sera maintes fois hissée comme étendard de la contestation, notamment, lors des appels à la libération de Nelson Mandela à partir des années 80.
En 1990, en Allemagne, Abdullah Ibrahim eut le plaisir de rencontrer « Madiba » qui lui suggéra de rentrer au pays. Il partagea alors sa vie entre plusieurs continents. À New York, à Munich, au Cap ou à Londres, il sera sollicité pour donner des concerts, participer à des colloques et continuera à imaginer des concepts que sa sagesse et son expérience concrétiseront sans effort.
Ouverture et transmission
Une école verra le jour en 1999 en Afrique du Sud sous son impulsion. Nommé « M7 », cet établissement avait pour but de guider les élèves vers les sept disciplines essentielles à un équilibre spirituel et social : la musique, la danse, la méditation, la diététique, les arts martiaux, le mouvement, les maîtres. Plus récemment, Abdullah Ibrahim avait lancé la fondation M7 à Johannesburg qui, n’en doutons pas, lui survivra.
Son impact sur le paysage musical mondial est imposant et de nombreux artistes ont reconnu avoir appris de cet homme rieur qui ne pensait qu’au moment présent. Nous devrons cependant nous pencher sur sa destinée pour prendre conscience de sa valeur.
Les Bheki Mseleku, Zim Ngqawana et Nduduzo Makhathini ont, chacun à leur époque, salué le maître et ont certainement retenu ses mots simples, mais si justes : « Mes rencontres m’ouvrent chaque fois un nouveau chemin vers l’au-delà. Ce sont ces enseignements qui me montrent la voie vers les cieux. Aucun d’entre nous ne devrait chercher à être quelqu’un. Contentons-nous de faire ce que nous avons à faire sur cette terre. Soyons honnêtes avec nous-mêmes. C’est un processus long et difficile, car notre ego cherche perpétuellement à nous convaincre que nous sommes des hommes intelligents. Il faut s’abandonner aux émotions primaires, accepter les erreurs et les échecs. Ainsi, votre ego n’espérera rien en retour. Croyez-vous que je pense vraiment à la postérité ? Tout se vit au présent ! » (Abdullah Ibrahim au micro de Joe Farmer – RFI – Février 2024)



