Le ministère tunisien des Affaires étrangères évoque désormais un objectif de 10 000 retours d’ici fin 2026, illustrant une stratégie axée sur le contrôle des flux plutôt que sur leur gestion structurelle
Le président tunisien Kaïs Saïed s’est entretenu le 20 mars avec son homologue français Emmanuel Macron, à l’occasion du 70e anniversaire de l’indépendance, selon un communiqué officiel de la présidence tunisienne. Au-delà du caractère symbolique de cet échange, les discussions ont principalement porté sur la migration, la guerre au Moyen-Orient et la restitution des avoirs détournés sous l’ancien régime.
La question migratoire s’impose toutefois comme le véritable pivot de cette relation bilatérale, traduisant un glissement progressif vers une diplomatie centrée sur les impératifs sécuritaires.
Les autorités tunisiennes ont une nouvelle fois affirmé leur refus catégorique de transformer le pays en zone de transit ou d’installation pour les migrants subsahariens. Le discours officiel s’appuie sur des résultats chiffrés mis en avant ces derniers mois. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 8 853 migrants ont été rapatriés en 2025.
Le ministère des Affaires étrangères ambitionne désormais d’atteindre 10 000 retours d’ici fin 2026. Derrière ces indicateurs, la stratégie tunisienne privilégie clairement la réduction des flux vers l’Europe, en particulier vers l’Italie, plutôt qu’une approche globale intégrant les dimensions sociales et humanitaires.
Cette orientation ne peut être dissociée de la contrainte économique qui pèse sur le pays. Le mémorandum d’entente signé avec l’Union européenne en 2023, assorti d’une enveloppe de 150 millions d’euros, reste une référence structurante.
Pour plusieurs observateurs, dont Romdhane Ben Amor du Forum tunisien des droits économiques et sociaux, l’entretien avec Emmanuel Macron s’inscrit dans une logique de reconduction de ce soutien financier. La migration devient ainsi un levier de négociation, dans un contexte où les marges budgétaires tunisiennes demeurent extrêmement limitées.
Les critiques se multiplient toutefois quant aux implications de cette stratégie. Des acteurs de la société civile dénoncent un dialogue déséquilibré, largement dominé par les enjeux de contrôle des frontières, au détriment du respect de l’État de droit et des droits fondamentaux des migrants.
Une ancienne diplomate tunisienne souligne que cette posture traduit autant une contrainte qu’un choix politique, le pays ne disposant pas des capacités structurelles pour assumer seul la gestion des flux migratoires.
Ce positionnement met en lumière une dépendance croissante vis-à-vis des partenaires européens. En cherchant à répondre aux priorités sécuritaires de ces derniers, Tunis s’inscrit dans une logique de sous-traitance migratoire, au risque d’affaiblir sa souveraineté décisionnelle.
L’entretien entre Saïed et Macron illustre ainsi une diplomatie sous contrainte, où la gestion des migrations tend à supplanter les réformes économiques et institutionnelles pourtant cruciales pour la stabilité du pays.



