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RCI: un décalage critique entre une production d’énergie en pleine expansion

Alors que la Côte d’Ivoire affiche des records de production et s’impose comme exportateur régional d’électricité, le pays subit en 2024 des délestages récurrents liés à un déficit de production d’environ 22%, provoqué par des avaries sur les centrales thermiques d’Azito et Ciprel face à une demande en forte hausse. Cette crise, qui frappe durement l’industrie et les ménages, révèle un paradoxe – des investissements massifs dans la production mais un réseau de distribution vétuste et incapable de suivre la croissance du pays.
Électricité en Côte d’Ivoire

La Côte d’Ivoire vit depuis quelques mois un paradoxe électrique qui défie la logique des grands chiffres officiels. Le pays produit aujourd’hui plus de 3 100 mégawatts, un record historique qui place Abidjan en position d’exportateur régional d’énergie. Pourtant, les délestages persistent, les transformateurs prennent feu et les quartiers d’Abidjan comme de l’intérieur du pays subissent des coupures intempestives. Cette contradiction apparente révèle une vérité que le gouvernement a fini par admettre en mars 2026.

Le paradoxe Ivoirien entre surproduction et réseau à bout de souffle

Le problème ne se situe pas au niveau de la production, mais dans un réseau de distribution vétuste, sous-dimensionné et mal entretenu.

Sous la présidence d’Alassane Ouattara, les investissements dans le secteur électrique ont été colossaux. Entre 2011 et 2025, la capacité de production est passée de 1 391 à 3 118 mégawatts, grâce à la mise en service de centrales thermiques comme Ciprel, Azito et Vridi, ainsi que du barrage hydroélectrique de Soubré inauguré en 2017. Le taux d’électrification a grimpé de 33% à plus de 95%, et le nombre d’abonnés a été multiplié par quatre, passant de 1,1 million à 4 millions. Ces chiffres, souvent brandis comme la preuve d’une réussite énergétique, sont indéniables. Ils masquent cependant une faille structurelle, pendant que la production était modernisée, le réseau de distribution, lui, vieillissait en silence.

La vétusté des transformateurs et des postes sources est désormais au cœur de la crise. À Vridi, poste stratégique alimentant une grande partie d’Abidjan, quatre incendies se sont déclarés en l’espace d’un mois au printemps 2023. À M’Bengué, en juillet 2025, un transformateur a pris feu alors qu’un technicien avait alerté la hiérarchie plusieurs semaines plus tôt sur son état défectueux. À Djibi, en mars 2026, un nouvel incendie a été attribué à la croissance démographique non anticipée, qui a saturé des équipements jamais renouvelés. Ces incidents ne sont pas des accidents isolés. Ils sont le symptôme d’un réseau qui n’a pas suivi le rythme de la demande, ni celui des investissements en amont.

La raison de ce déséquilibre est autant technique que politique. Les mégaprojets de production offrent une visibilité médiatique et diplomatique que n’offre pas le remplacement discret de transformateurs vieillissants. Les barrages et les centrales s’inaugurent en grande pompe, les lignes de distribution se rénovent dans l’ombre. Résultat, la Côte d’Ivoire exporte de l’électricité vers le Ghana, le Burkina Faso et le Mali, tandis que ses propres quartiers subissent des coupures liées à des courts-circuits évitables. La gouvernance fragmentée du secteur n’arrange rien. La production relève de CI-ENERGIES, la distribution de la Compagnie Ivoirienne d’Électricité, et cette séparation des responsabilités a permis pendant des années de diluer les comptes à rendre.

Le gouvernement a fini par reconnaître officiellement le problème en mars 2026. Le porte-parole de l’exécutif a admis que la production était suffisante et que les délestages provenaient d’infrastructures de distribution obsolètes. Un plan de renouvellement des équipements a été annoncé, avec l’objectif de rendre le réseau plus résilient face aux pics de consommation et aux aléas climatiques. Mais ce plan arrive tardivement, plus de dix ans après les premiers grands investissements en production, et alors que la « colère »des industriels et ménages montent à chaque nouvel incendie de transformateur et autres.

Depuis fin février 2026, la Côte d’Ivoire connaît un pic de chaleur intense, attendu jusqu’à fin mars. Les températures dépassent les 40 °C dans le Nord et le Centre, sous l’effet d’un fort rayonnement solaire, aggravé par le phénomène El Niño. Cette vague de chaleur entraîne un inconfort marqué, augmente les risques sanitaires et menace les récoltes de cacao.

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Gouvernance énergétique Houphouët-Boigny Vs Ouattara

La comparaison avec l’ère Houphouët-Boigny, souvent invoquée dans les débats publics, mérite d’être nuancée. À l’époque, la demande était bien plus faible, la population ivoirienne tournant autour de 5 à 8 millions d’habitants contre plus de 30 millions aujourd’hui. Le système électrique reposait alors principalement sur l’hydroélectricité, vulnérable aux sécheresses récurrentes des années 1980 et 1990. Sous Ouattara, le mix énergétique a été diversifié, avec une part majoritaire de thermique, ce qui a réduit la dépendance aux aléas climatiques. Mais cette diversification n’a pas été accompagnée d’une modernisation parallèle du réseau de distribution, créant le goulot d’étranglement actuel.

DURABLE

Le véritable enseignement de cette crise est que la réussite énergétique d’un pays ne se mesure pas uniquement à sa capacité de production. Elle se juge aussi à la fiabilité de son réseau, à la réactivité de sa maintenance et à l’équilibre de ses investissements. La Côte d’Ivoire a réussi le premier pari, celui de produire assez. Elle doit maintenant relever le second, celui de distribuer sans faille. Sans quoi les transformateurs continueront de brûler, et les délestages rappelleront cruellement que l’électricité n’atteint le citoyen qu’au prix d’une chaîne entière, dont le maillon faible est parfois le plus invisible.

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