À deux semaines du premier tour de l’élection présidentielle prévu le 12 avril 2026, les deux principaux duos en lice ont livré leur feuille de route en matière de diplomatie et de relations internationales. D’un côté, le camp du candidat Romuald Wadagni, actuel vice-président et soutenu par le parti au pouvoir (dénommé ici le duo Wadagni-Talata), vante les acquis d’une diplomatie « sans bruit mais constante » qui aurait hissé le Bénin au rang d’acteur respecté sur la scène mondiale.
De l’autre, la Force cauris pour un Bénin émergent (FCBE) conduite par Paul Hounkpè et Rock Hounwanou dresse un constat sévère : la diplomatie béninoise serait « trop réactive, sans cap clair » et souffrirait d’un manque de puissance intérieure. Deux approches qui reflètent des conceptions opposées du rôle de l’État et de la place du Bénin dans un monde de rapports de force.
Une diplomatie de continuité selon le duo Wadagni-Talata
Dans son message adressé aux électeurs, la formation soutenant Romuald Wadagni met en avant les réalisations des dernières années. Le Bénin, affirme-t-elle, s’est affirmé comme un acteur « respecté, écouté et courtisé », nouant des partenariats stratégiques avec des pays d’Afrique, d’Europe, d’Asie et d’Amérique, dans un esprit d’équilibre et d’indépendance. « Nous avons su, sans bruit mais avec constance, faire entendre la voix d’un Bénin qui agit, qui inspire confiance et qui trace sa voie avec dignité », souligne le texte. Sur le plan régional, la diplomatie béninoise serait demeurée fidèle au dialogue et à la coopération, malgré certains comportements de voisins jugés contraires à l’esprit d’intégration. Le Bénin aurait ainsi choisi la « voie de la responsabilité », maintenant son ouverture à la concertation régionale, essentielle à la sécurité et à la prospérité de la sous-région. Le projet de société du candidat Wadagni prévoit de prolonger cette dynamique. Plusieurs axes sont détaillés : maintien de la souveraineté et de l’influence, accélération de l’intégration économique régionale, création d’une agence dédiée à la coopération internationale pour le partage d’expériences avec d’autres pays africains, et structuration d’un centre de coopération sécuritaire visant à renforcer les capacités opérationnelles face aux menaces transfrontalières.
Fort des partenariats déjà solides noués avec les voisins, l’Europe, la Chine, les États-Unis et le Japon, le candidat entend élargir l’ouverture du Bénin vers le Brésil, le Viêtnam et les pays du Golfe.
Une attention particulière sera portée à l’intégration économique avec le Nigeria, qui pourrait prendre la forme d’une zone économique spéciale Bénin-Nigeria. Par ailleurs, l’ouverture aux Afro-descendants sera poursuivie, dans le but de « positionner définitivement la diplomatie béninoise comme un instrument pleinement au service du développement national ». Le message insiste également sur le renforcement de la puissance du passeport béninois. Actuellement autorisé dans plus de soixante-dix pays sans visa, l’ambition est de franchir rapidement le cap des cent pays en accès libre. Enfin, la diaspora « partout où se trouve un Béninois dans le monde, il y a un bout du Bénin » sera davantage impliquée dans le développement, grâce à des mesures de recensement dématérialisé, de solutions digitales pour les démarches administratives et de modernisation des postes diplomatiques et consulaires.
La FCBE : « Pas de diplomatie forte sans puissance intérieure »
Le message de la FCBE, conduit par Paul Hounkpè et Rock Hounwanou, prend le contre-pied de cette lecture optimiste. Pour eux, le monde est « un monde de rapports de force » où les nations faibles subissent sans négocier. Or, la diplomatie béninoise des dernières années n’aurait pas été à la hauteur des enjeux : trop réactive, sans cap clair, en retrait là où il fallait s’affirmer. La cause profonde, selon la FCBE, tient à l’absence de puissance intérieure. « On ne pèse pas à l’extérieur quand on est fragile à l’intérieur, on ne se fait pas respecter dans le monde quand on n’est pas solide chez soi. » Le projet de redressement national proposé par Paul Hounkpè repose donc d’abord sur la reconstruction de la puissance béninoise sur quatre piliers. La puissance économique d’abord : industrialiser, transformer les richesses locales, assurer la souveraineté alimentaire, faire du Bénin un hub logistique incontournable en Afrique de l’Ouest. La puissance sécuritaire ensuite : garantir l’intégrité du territoire, moderniser les forces armées, assurer la sécurité de chaque citoyen. La puissance institutionnelle également : restaurer la confiance, garantir la justice, affirmer un État fort et crédible. Enfin, la puissance humaine et intellectuelle : investir dans l’éducation, former des élites stratégiques capables de comprendre le monde et d’y défendre les intérêts béninois. Ce n’est qu’à partir de ce socle, insiste la FCBE, qu’une diplomatie digne de ce nom pourra être bâtie : une diplomatie de souveraineté, d’équilibre et d’influence, qui défend les intérêts du Bénin, protège son économie et affirme sa voix. « Une diplomatie qui ne cherche plus à plaire, mais à agir. »
La CEDEAO comme levier de puissance collective et la diaspora comme partenaire
Sur le plan régional, les deux camps s’accordent sur la nécessité de renforcer la CEDEAO, mais avec des accents différents. Le duo Wadagni-Talata évoque l’accélération de l’intégration économique régionale et la création d’une zone spéciale avec le Nigeria. La FCBE va plus loin en appelant à la construction d’une « CEDEAO politique, une CEDEAO des peuples, et non une CEDEAO des procédures ». Pour Paul Hounkpè, l’organisation ouest-africaine doit changer de nature et devenir un instrument de puissance collective : moins de naïveté commerciale, plus de stratégie industrielle ; moins de dépendance, plus d’investissement scientifique ; moins d’hésitation, plus d’audace en matière de défense et de sécurité. « Seul, nous sommes vulnérables ; unis, nous devenons puissants. » Concernant la diaspora, les deux projets affichent leur volonté de mieux la prendre en compte. Le camp Wadagni-Talata insiste sur les outils numériques et la modernisation consulaire. La FCBE, sans détailler de mesures spécifiques dans ce message, place la reconstruction nationale comme préalable à toute action extérieure, mais sous-entend que les Béninois de l’étranger bénéficieront naturellement d’un pays plus puissant et mieux organisé.
Deux conceptions de la souveraineté et du temps politique
Au-delà des différences de style, l’un jouant la carte de la continuité rassurante, l’autre celle du constat sans complaisance, les deux messages révèlent deux temporalités. Le duo sortant mise sur les acquis déjà visibles (passeport, partenariats multiples, ouverture aux Afro-descendants) et promet une extension progressive de ce modèle. La FCBE, elle, estime que le Bénin doit d’abord se « redresser » intérieurement avant de prétendre à une influence extérieure durable. En clair, pour Hounkpè, la faiblesse diplomatique actuelle n’est que le symptôme d’un sous-développement économique, sécuritaire, institutionnel et éducatif. Les électeurs béninois devront trancher entre ces deux approches le 12 avril. L’une offre la stabilité d’une diplomatie discrète mais efficace, ancrée dans des partenariats équilibrés. L’autre promet une rupture : d’abord reconstruire le pays de l’intérieur, puis seulement déployer une diplomatie d’influence et de souveraineté. Dans un contexte ouest-africain marqué par des crises sécuritaires, des coups d’État et des recompositions géopolitiques (retrait de la CEDEAO du Mali, du Burkina et du Niger, présence de nouvelles alliances avec la Russie ou la Turquie), la question à éplucher. Le Bénin, pays stable et démocratique, est regardé par ses voisins. Sa capacité à peser dans la région dépendra aussi de la vision que ses futurs dirigeants sauront imposer. En attendant, les deux messages électoraux posent les jalons d’un débat qui dépasse les frontières nationales : comment concilier développement intérieur et rayonnement extérieur dans un continent africain en pleine mutation ?



