
Le 10 juin 2025, la Commission européenne a actualisé sa liste des pays à « haut risque » en matière de blanchiment de capitaux et de financement du terrorisme. Parmi les dix nouveaux États inscrits figure la Côte d’Ivoire, aux côtés de l’Algérie, de l’Angola, du Kenya et de la Namibie. Cette décision, fondée sur les travaux du Groupe d’action financière (GAFI), interpelle sur les causes de cette inscription et sur les mesures à prendre pour en sortir. Retour sur une situation qui interpelle les autorités ivoiriennes et leurs partenaires.
Un classement qui reflète des lacunes à corriger
La Commission européenne souligne plusieurs insuffisances dans le dispositif ivoirien. Le pays est notamment pointé du doigt pour un vide législatif relatif à certaines infractions financières. Par exemple, le délit d’initié et la manipulation de marché ne sont pas encore qualifiés d’infractions pénales dans le droit ivoirien, tout comme le financement d’organisations terroristes. Cette absence de cadre juridique complet limite la capacité des autorités à poursuivre efficacement les auteurs de blanchiment d’argent ou de financement du terrorisme.
Par ailleurs, Bruxelles déplore un manque de transparence dans les enquêtes et les transactions bancaires. La supervision des entreprises et professions non financières désignées (comme les notaires, agents immobiliers, casinos) reste insuffisante, tout comme la vérification et l’accès aux informations fondamentales sur les bénéficiaires effectifs des sociétés. La Commission européenne insiste également sur la nécessité d’appliquer des sanctions effectives en cas d’infraction, un point qui demeure perfectible en Côte d’Ivoire.
Les efforts engagés par Abidjan
Consciente des enjeux, la Côte d’Ivoire se mettra à l’abri au moyen d’un comité spécial chargé de coordonner la mise en œuvre des recommandations du GAFI. Ce comité travaillerait à l’élaboration d’un plan d’action visant à renforcer les capacités des institutions en charge de la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Parmi les mesures envisagées figureront la réforme du droit pénal financier, avec l’introduction de nouvelles infractions et la clarification des procédures judiciaires.
La création d’organismes spécialisés, dotés de moyens opérationnels suffisants, est également à l’étude pour améliorer la détection et la sanction des infractions. Ces efforts s’inscrivent dans une dynamique déjà amorcée depuis plusieurs années, avec des progrès notables dans la coopération internationale et l’échange d’informations entre autorités nationales et partenaires étrangers.
Le gouvernement ivoirien a par ailleurs renforcé la supervision des secteurs à risque, notamment les établissements financiers non bancaires et les professions réglementées. Des campagnes de sensibilisation et de formation sont régulièrement organisées pour mieux outiller les acteurs concernés. Ces initiatives témoignent d’une volonté de répondre aux critiques tout en préservant l’attractivité du pays auprès des investisseurs.
Quelles pistes pour sortir de la liste ?
Pour quitter la liste européenne, la Côte d’Ivoire doit poursuivre et amplifier ses efforts sur plusieurs fronts. D’abord, il s’agit de combler les lacunes législatives en adoptant rapidement les textes prévus, notamment ceux qui criminalisent le financement du terrorisme et la manipulation de marché. Une législation complète constitue la base indispensable pour une application rigoureuse des sanctions.
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Ensuite, la transparence doit être améliorée. Cela passe par un renforcement des mécanismes d’identification des bénéficiaires effectifs, un accès facilité aux informations financières et une meilleure coordination entre les autorités de contrôle. La mise en place d’un registre public des bénéficiaires effectifs, accessible aux autorités compétentes, pourrait constituer un pas important dans ce sens.
Par ailleurs, la coopération internationale doit être intensifiée, notamment avec le GAFI, l’Union européenne et les institutions financières. L’échange rapide et sécurisé d’informations entre les pays facilite la détection des flux suspects et la poursuite des infractions transfrontalières.
Enfin, la formation des agents chargés de la lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme doit être renforcée, avec des moyens techniques adaptés. La sensibilisation des acteurs économiques et financiers à leurs obligations constitue également un volet essentiel. Cette démarche ne se limite pas à une exigence extérieure. Elle répond aussi à la nécessité pour la Côte d’Ivoire de consolider la confiance des investisseurs, de sécuriser ses marchés financiers et de protéger son système économique des risques liés aux activités illicites.
Des enjeux économiques et diplomatiques à récupérer
L’inscription sur cette liste entraîne une vigilance accrue des institutions financières européennes dans leurs opérations impliquant la Côte d’Ivoire. Cela se traduit par des contrôles plus stricts, des délais allongés et parfois des refus de transactions, ce qui peut freiner les échanges commerciaux et les investissements. Les banques et entreprises européennes doivent appliquer des procédures renforcées, ce qui alourdit les coûts et complique les relations d’affaires.
Toutefois, les experts s’accordent à dire que cette classification n’affectera pas directement l’aide au développement ni l’aide humanitaire que la Côte d’Ivoire reçoit de ses partenaires. Elle constitue avant tout un signal d’alerte, invitant à une mobilisation accrue autour des questions de transparence et de gouvernance financière. Le retrait du Sénégal de cette liste, salué par Bruxelles, montre que des progrès sont possibles.
Le pays a renforcé la transparence sur la propriété effective et amélioré la coopération entre autorités compétentes, ce qui lui a permis de sortir du dispositif de surveillance renforcée. La Côte d’Ivoire peut s’appuyer sur cet exemple pour accélérer ses réformes.
La Côte d’Ivoire fait face à une transition financière dans la consolidation de son système financier et juridique. La liste européenne des pays à haut risque rappelle que la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme reste un chantier majeur, au cœur des préoccupations internationales. Les efforts engagés par Abidjan, conjugués à une volonté politique affirmée, seront déterminants pour restaurer la confiance et garantir la stabilité économique du pays.


