Il existe un vaste réseau de contrebande automobile démantelé entre l’Amérique du Nord et le Maghreb notamment entre le Canada, l’Espagne et le Maroc. Le trafic transatlantique des voitures volées grossit au jour le jour. En six mois, 117 véhicules volés outre-Atlantique ont été saisis avant d’embarquer vers le Maroc.
Au port d’Algésiras, dans le sud de l’Espagne, les conteneurs s’empilent à perte de vue. Chaque jour, des centaines de camions déversent leurs chargements vers destination du Maghreb. Mais derrière l’activité ordinaire de ce hub maritime se cache parfois la réalité déshonorante du trafic transatlantique . C’est au-delà qu’a été mis au jour un trafic tentaculaire dépendant du Canada, de l’Europe et de l’Afrique du Nord.
Un trafic structuré et très juteux
L’opération, discrètement coordonnée par l’Unité d’analyse des risques (ULAR), a mobilisé gardes civils et agents des douanes. Leur vigilance s’est aiguisée lorsqu’ils ont constaté une augmentation soudaine du nombre de voitures expédiées du Canada vers le Maroc. Les vérifications effectuées sur plusieurs conteneurs ont rapidement confirmé leurs soupçons : les véhicules provenaient de vols commis à Toronto et Montréal . Les trafiquants avaient élaboré un dispositif ingénieux. Les voitures étaient chargées dans des conteneurs sous de fausses déclarations douanières , souvent dissimulées derrière des cargaisons de matériaux de construction ou d’électroménagers. À destination, elles devaient être « recyclées » par des réseaux marocains spécialisés dans la revente illégale. Les voitures interceptées appartenaient pour la plupart à la catégorie des SUV haut de gamme ou des berlines sportives : BMW X5, Audi Q7, Lexus RX, Land Rover, Mercedes-Benz ou encore Cadillac Escalade. D’autres, plus rares, portaient le sigle de marques prestigieuses comme Jaguar ou Chevrolet Corvette.
Selon les estimations de la Garde civile espagnole, la valeur totale des véhicules saisis dépasse 6,5 millions d’euros
Une fois arrivées à destination, ces voitures n’étaient pas de revenus telles quelles. Elles passaient d’abord entre les mains de spécialistes capables de falsifier les numéros de série et de fabriquer de faux certificats d’immatriculation. Les véhicules pouvaient alors réapparaître sur le marché marocain comme des voitures d’occasion importées « légalement ». Les profits étaient considérables. Selon les estimations de la Garde civile espagnole, la valeur totale des véhicules saisis dépasse 6,5 millions d’euros. Les enquêteurs parlent d’un trafic « à haut rendement et faible risque », grâce à des complicités dans plusieurs ports européens et à l’efficacité des fausses identités utilisées pour les expéditions. L’affaire ne s’est pas montée en un jour. Dès avril dernier, une première alerte avait permis de découvrir 16 véhicules volés au Canada.
Les ports d’Algésiras et de Tanger Med servent de pont entre les deux continents et les trafiquants profitent du volume considérable des échanges commerciaux légitimes pour dissimuler leurs activités
Ces saisies ont conduit à la mise en place d’une surveillance renforcée sur les conteneurs provenant d’Amérique du Nord. Le suivi minutieux de ces charges a permis, au fil des mois, de remonter la filière. Les autorités canadiennes, espagnoles et américaines ont travaillé main dans la main. Les échanges d’informations ont permis d’identifier rapidement les numéros de châssis déclarés volés et de remonter jusqu’aux fausses sociétés d’import-export impliquées. En 2023, 248 976 véhicules motorisés ont été identifiés comme étant volés grâce à la base de données SMV. Par ailleurs, 137 pays ont partagé leurs données nationales sur les véhicules volés et ont effectué plus de 194 millions de recherches dans la base.
Une route du crime entre Toronto et Tanger
Le Canada s’est peu à peu imposé comme un épicentre du vol de voitures de luxe. Chaque année, plusieurs milliers de véhicules disparaissent dans les grandes métropoles, notamment Toronto et Montréal. Si certains restent sur le continent nord-américain, beaucoup prennent la direction de l’Europe, où ils transitent avant d’être acheminés vers le Maghreb. Le Maroc, de par sa proximité maritime avec l’Espagne et la forte demande locale pour les véhicules de prestige, est devenu l’un des principaux débouchés de cette économie parallèle. Les ports d’Algésiras et de Tanger Med servent de pont entre les deux continents. Les trafiquants profitent du volume considérable des échanges commerciaux légitimes pour dissimuler leurs activités.
Selon un officier espagnol, « ces réseaux disposant d’une logistique quasi industrielle. Tout est chronométré : du vol de la voiture au Canada à sa revente en Afrique du Nord, il ne s’écoule parfois que deux semaines ». Une telle rapidité repose sur un complexe de courrier de tractations administratives et portuaires. Des intermédiaires se chargent de fournir des documents d’exportation falsifiés, tandis que des garages clandestins en périphérie de Madrid ou de Valence se chargent de « maquiller » les véhicules avant leur départ.
L’opération Arkan : un autre pan du trafic
Quelques semaines avant la saisie des 117 voitures à Algésiras, la police espagnole avait conduit une autre opération d’envergure : l’opération Arkan. Cette fois, il ne s’agissait pas de véhicules entiers, mais de pièces détachées. À Madrid et dans la province voisine de Guadalajara, les enquêteurs ont mis la main sur un atelier clandestin où des voitures volées étaient méthodiquement démontées. Les pièces les plus lucratives ( moteurs, boîtes de vitesses, systèmes électroniques ) étaient expédiées vers le Maroc, où elles alimentaient un marché parallèle en plein essor. Neuf personnes ont été arrêtées, dont deux frères soupçonnés d’être à la tête du réseau. Ces derniers possédaient une solide connaissance des systèmes électroniques automobiles, leur permettant de contourner les dispositifs antivol les plus sélectionnés.
Les enquêteurs avaient également découvert une technique appelée « refroidissement » : après un vol, les voitures étaient laissées plusieurs jours dans des quartiers résidentiels pour vérifier qu’elles n’étaient pas équipées de traceurs GPS. Ce n’est qu’après ce délai que les véhicules étaient transférés dans le hangar où ils étaient démontés. La valeur totale des pièces récupérées a été estimée à 1,25 millions d’euros. Le trafic automobile entre le Canada, l’Europe et le Maghreb est devenu une activité criminelle mondialisée. Sa structure repose sur une hiérarchie bien définie : au sommet, des commanditaires invisibles qui orchestrent les expéditions ; au milieu, des techniciens spécialisés dans le déverrouillage et la falsification ; à la base, des intermédiaires qui s’occupent du transport et du stockage.
Pour les autorités transatlantiques, la tâche est plus qu’ardue. Les ports européens sont saturés de marchandises et il est impossible de contrôler chaque conteneur. De plus, les documents de transit paraissent souvent en règle. Au Maroc, les autorités multiplient les opérations contre les réseaux de revente. Mais les trafiquants s’adaptent, utilisant de nouvelles routes ou passant par d’autres pays du Maghreb. En août dernier encore, un réseau a été démantelé à Fès, impliquant des pièces automobiles similaires importées illégalement d’Espagne. L’Espagne et le Canada, de leur côté, ont renforcé leur coopération. Les deux pays échangent désormais en temps réel les signalisations de véhicules volés. Ce dispositif a déjà permis plusieurs arrestations, notamment dans la région andalouse.
À mesure que les contrôles se resserrent, les trafiquants innovent. Certains recourent à des sociétés-écrans enregistrés dans des paradis fiscaux. D’autres utilisent des plaques diplomatiques ou de transit temporaire pour franchir les frontières sans alerter les douanes. Pour les enquêteurs, la lutte contre ce commerce illicite est devenue une course permanente contre l’ingéniosité criminelle. Et malgré les saisies spectaculaires, le flot ne se tarit pas. Les ports méditerranéens continuent d’être le théâtre d’une lutte silencieuse entre contrebandiers et douaniers, dans l’ombre des cargos qui s’appuient chaque jour sur les deux rives.



