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Le premier poste de police intelligent sans personnel d’Afrique, inauguré en Ethiopie

L’Éthiopie lance un commissariat nouvelle génération où les plaintes se déposent sur tablette. Dans le cadre du plan « Éthiopie numérique 2030 », la police se met à l’heure du tout-digital. Dans le quartier de Bole, le nouveau commissariat n’est pas comme les autres. Pas de guichet d’accueil, pas de bancs où patientent des citoyens inquiets, pas d’agent qui appelle les gens par leur nom. À la place, des cabines cloisonnées alignées les unes à côté des autres, avec pour seul outil une tablette tactile qui brille sur la petite table.

Bienvenue dans le premier commissariat « intelligent » d’Éthiopie, un projet pilote lancé dans le quartier de Bole, à Addis-Abeba. Ici, point d’interaction humaine pour déposer une plainte. Ou presque. Car pour l’instant, des agents en uniforme déambulent encore dans les allées. Leur mission est d’expliquer le fonctionnement du système à des usagers encore peu familiers avec ce genre de dispositif. Sur un grand écran mural, des messages de bienvenue défilent en boucle, entrecoupés d’images du Premier ministre Abiy Ahmed. L’endroit a davantage des allures de showroom technologique que de commissariat classique. Mais les autorités l’assurent : c’est une première étape, le temps que les citoyens se familiarisent avec l’outil.

Une procédure qui tient en quelques clics
Le commandant Demissie Yilma, responsable du département du développement technologique de la police, fait la démonstration. Dans l’une des cabines, il effleure l’écran. Plusieurs options s’affichent : crime, délit routier, problème d’ordre général. Il sélectionne, tape quelques lignes pour décrire les faits, puis valide. Quelques secondes plus tard, un visage apparaît à l’écran. Un agent, bien réel cette fois, se connecte depuis un autre lieu. La conversation peut commencer. Le fonctionnaire pose des questions, prend des notes, recueille les informations nécessaires. « En cas de problème, les agents interviennent immédiatement et patrouillent dans la zone indiquée par le plaignant », explique le commandant Demissie. Durant sa première semaine d’activité, le mois dernier, ce commissatoire nouvelle formule n’a enregistré que trois plaintes : un passeport égaré, une fraude financière et une simple réclamation sans gravité. Un chiffre modeste, mais le responsable reste confiant. Il pense que les usagers vont peu à peu s’approprier le service.

« La police de demain doit être proche des citoyens », dit-il.
Une formule qui peut paraître paradoxale quand la technologie remplace le face-à-face. Mais les autorités y voient un moyen de désengorger les commissariats traditionnels et d’offrir un accès aux forces de l’ordre dans les zones où les effectifs manquent. Le 9 février, lors du lancement officiel du projet, le Premier ministre Abiy Ahmed a salué cette initiative. Selon les médias d’État, il a insisté sur la nécessité de rendre les forces de l’ordre « compétentes et compétitives ». Une façon de présenter ce commissariat nouvelle génération comme une pièce du vaste chantier de réforme numérique engagé par le pays. Ce chantier porte un nom : « Éthiopie numérique 2030 ». Lancé l’an dernier, ce plan gouvernemental vise à numériser un maximum de services publics. Cela va des systèmes d’identification aux paiements, en passant par les procédures judiciaires et l’administration territoriale de transformer en profondeur la relation entre les citoyens et l’État.

Le défi de la fracture numérique
Reste que l’Éthiopie part de loin. Le taux d’accès à Internet y est encore faible. Ces dernières années, les conflits et l’instabilité politique ont entraîné à plusieurs reprises des coupures généralisées du réseau. Le pays accuse un certain retard par rapport à d’autres nations du continent en matière de transformation digitale. Mais les choses bougent. L’ouverture du secteur des télécommunications à la concurrence a stimulé le marché. Les paiements par téléphone mobile, en birr, la monnaie locale, se développent à grande vitesse. Un système national d’identité numérique a été mis en place. Plus de 130 services publics sont désormais accessibles en ligne. Pour les partisans de ces réformes, ces changements étaient attendus depuis longtemps. L’Éthiopie connaît une urbanisation rapide et sa population est très jeune. Les nouvelles générations sont demandeuses de services modernes et efficaces.

Ceux qui maîtrisent et les autres
Birhan Nega Cheru, ingénieur logiciel basé dans la capitale, se réjouit de cette évolution. « Quand ces systèmes fonctionnent correctement, ils réduisent la paperasse et évitent de courir les bureaux », témoigne-t-il. Mais il met aussi le doigt sur les angles morts du dispositif. « Les citadins, les jeunes, les entreprises, ceux qui ont un smartphone et les compétences numériques sont les principaux bénéficiaires », observe-t-il. « Les personnes âgées, les communautés rurales et les ménages à faibles revenus risquent d’être laissés pour compte. » Les chiffres lui donnent raison. L’an dernier, l’UNESCO a publié un rapport selon lequel 79 % des Éthiopiens n’ont pas accès à Internet. Une réalité qui contraste avec l’ambition affichée par les autorités. Zelalem Gizachew, analyste des politiques technologiques, reconnaît le défi. « La maîtrise du numérique reste un problème », admet-il. Mais il souligne que la stratégie nationale ne se limite pas à déployer des équipements. « Le plan Éthiopie numérique 2030 met l’accent sur la formation et les compétences, pas seulement sur la technologie », insiste-t-il. Il cite quelques avancées des cinq dernières années. Les paiements numériques ont explosé, avec des milliers de milliards de birrs qui transitent désormais par voie électronique.

L’UNESCO a publié un rapport selon lequel 79 % des Éthiopiens n’ont pas accès à Internet.
L’accès au haut débit s’est élargi. Et plus de 130 services publics ont basculé dans l’ère numérique. « Ce sont des investissements de base », explique l’analyste. « On ne peut pas moderniser les services publics sans infrastructures solides, sans politiques adaptées et sans compétences humaines. » Le Commissariat intelligent de Bole reste un prototype. Les agents en tenue sont toujours là pour accompagner les premiers utilisateurs. Le système est encore en phase de développement. Les commissariats traditionnels, eux, continuent de fonctionner normalement. La plupart des citoyens continuent de déposer plainte en face à face. Le succès de ce nouveau modèle dépendra d’un facteur simple : l’acceptation par le public. La technologie a beau être séduisante sur le papier, encore faut-il que les gens l’adoptent. Surtout quand il n’y a plus personne pour expliquer. En attendant, la salle aux écrans tactiles du quartier de Bole fait office de laboratoire. Un lieu où l’Éthiopie teste ses ambitions numériques, et où se joue peut-être une partie de son avenir administratif.

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