
Menottés, tous sont conduits au commissariat, puis transférés à la prison de Thyna. Séparé de sa femme, Daouda sera jugé une semaine plus tard et condamné à 32 jours de prison pour « séjour irrégulier ».
L’enfer de Thyna : On dort près des toilettes, à deux sur un matelas
Comme lui, de nombreux Subsahariens sont incarcérés pour les mêmes raisons. Depuis le discours xénophobe du président tunisien en février 2023, les arrestations et condamnations se sont intensifiées. C’est une manière de criminaliser un peu plus les migrants. Dans la prison de Thyna, Daouda décrit un traitement inhumain.
« Les Subsahariens sont mélangés aux prisonniers tunisiens, y compris des criminels dangereux. On était 150 dans une cellule, dont une cinquantaine de Noirs. Si tu as la peau noire, tu deviens une cible ». Chaque cellule est dirigée par un « caporal », un détenu tunisien qui fait régner sa loi. « Ils peuvent te frapper à tout moment. Et si tu te plains, c’est encore pire. Même les gardiens te frappent ».
Le quotidien est marqué par des humiliations constantes : rations de nourriture moindres, couchage près des toilettes, interdiction de parler après l’ordre de dormir… « On avait neuf lits pour 50. Le reste dormait à même le sol. Les Tunisiens, eux, avaient plus de confort et de nourriture ». Certains migrants perdent pied. « J’en ai vu devenir fous. Ils divaguaient, ne savaient plus ce qu’ils disaient ». Une violence psychologique et physique qui laisse des marques durables.
Libérés, puis kidnappés : Les murs étaient couverts de sang
Fin mars, Daouda et sa femme sont libérés. Mais à peine sortis de prison, ils sont abandonnés sous un pont, près d’une autoroute. Tentant de rejoindre Sfax à pied, ils sont interceptés par des hommes armés de machettes : « Ils nous ont kidnappés, emmenés dans une maison isolée, et frappés avec le côté de leurs machettes ». Dans cette maison, devenue un centre de séquestration, les agresseurs appellent les familles des otages en vidéo pour réclamer des rançons.
« Si tu refuses, ils te mettent dans un puits pendant des heures. Les murs étaient couverts de sang. D’autres avaient été torturés avant nous ». Daouda devra payer 1 250 000 francs CFA (environ 1 900 euros) pour racheter sa liberté et celle de sa femme. Une somme qu’il avait confiée à sa sœur, issue de ses années de dur labeur en Algérie.
Depuis leur libération, Daouda et sa femme vivent dans les oliveraies autour de Sfax, comme près de 20 000 autres migrants. Repoussés hors des villes, ces exilés survivent dans des campements précaires autour d’El-Amra. Mais ces derniers jours, la Garde nationale tunisienne a lancé de vastes opérations de démantèlement. « Ils brûlent les tentes, les effets personnels… On est obligés de fuir, encore », racontent plusieurs témoins. Daouda conclut amèrement. « Aujourd’hui, on n’a plus rien ». Une vie brisée par la prison, la violence et l’exil, comme tant d’autres.


