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ENQUÊTE DE MÉDIAPART / Côte d’Ivoire-Des années de guerre françafricaine enfin révélées

Alors que s’ouvre le procès de Laurent Gbagbo, président de la Côte d’Ivoire entre 2000 et 2011, devant la Cour Pénale Internationale et que le pays est traversé par des mutineries de l’armée opposée à son successeur Alassane Ouattara, Médiapart revient en détail sur la guerre qui s’y est menée ces dernières années, et le rôle qui a joué l’Etat français. crédits photo : RP défense.

Quelques clés pour comprendre l’histoire longue de la Côte d’Ivoire françafricaine

L’histoire de la Côte d’Ivoire est depuis bien longtemps marquée par la présence coloniale française. Si la décolonisation est réputée pour avoir eu lieu pacifiquement – à contrario de l’Algérie ou du Cameroun – elle fut en réalité surtout réussie grâce à une véritable collusion entre les colons français et un secteur de la petite bourgeoisie naissante des planteurs, dirigée par Félix Houphouët-Boigny. Se reposant sur sa posture nationaliste et accordant quelques concessions à la population, l’Etat français pu ainsi garder la main mise sur certains secteurs clés des ressources du pays, par le biais de cette formidable « amitié » liant les gouvernements successifs français au président Houphouët, le « Vieux » et « Père de l’Indépendance » qui dirigea le pays de 1960 à sa mort en 1993.

Bâtiment, communication, commerce, banque… Longue est la liste de tous les secteurs stratégiques dans lesquels les grandes entreprises françaises prospèrent sur le territoire ivoirien, du fait de cette « amitié » au long cours. Sans compter la position géopolitique stratégique, située au cœur de cette région d’Afrique de l’Ouest, qu’offre la Côte d’Ivoire à la France qui y dispose d’une importante base militaire. La fait que le président burkinabé Blaise Compaoré, démis par la révolte populaire de son poste après 27 ans au pouvoir, ait trouvé refuge en Côte d’Ivoire en 2014 avec le soutien de François Hollande, n’est qu’un des nombreux signes du rôle de contention régional et de bastion françafricain que joue depuis longtemps l’Etat ivoirien.

Et ce bastion, la France a eu, depuis la mort d’Houphouët, bien peur de le perdre. D’autant plus qu’à l’époque de cette fin de règne s’est joué également la fin du « miracle ivoirien » sur le terrain économique, et le début de la mise en place des « plans d’ajustement structurel » (autrement dit, plans d’austérité imposés par la banque mondiale et les pays impérialistes) successifs. C’est sur la colère contre ces plans d’ajustement et sur l’instabilité générée par la fin du régime du « Vieux » que va reposer le succès de Laurent Gbagbo, et, avec retardement, son élection à la présidence en 2000. Issu d’une génération forgée par le mouvement étudiant sur les campus ivoiriens, Gbagbo a bâti sa réputation d’intellectuel marxiste, opposé à Houphouët-Boigny et à la soumission de la Côte d’Ivoire aux intérêts de l’Etat français. Et si dans les faits, une fois arrivé au pouvoir, sa politique n’a pas eu grand-chose à voir avec un programme « socialiste » (comme il prétend l’être, et a été rattaché pendant longtemps à l’Internationale socialiste du PS français) ou « anti-impérialiste », il n’en signifiait pas moins pour l’Etat français un pacte néocolonial moins stabilisé qu’avant, et moins stabilisé qu’aux côtés d’un certain Alassane Ouattara…

« J’accuse la France de Chirac et Sarkozy »

C’est en ces termes que s’est exprimé Laurent Gbagbo dans l’interview exclusif qu’il a donné au journal en ligne Médiapart, depuis La Haye où il est détenu depuis six ans par la Cour Pénale Internationale. Le dossier réuni dans les pages de Médiapart est en effet édifiant. Il montre le discours tronqué qui a été présenté par les médias et les gouvernements français sur la Côte d’Ivoire lors de la présidence Gbagbo et des crises successives qui l’ont secoué.

Il revient aussi sur le rôle joué par l’Etat français en 2004. La Côte d’Ivoire vit alors sous tensions. La succession avec le régime d’Houphouët a été difficile, et une rébellion s’est installée dans les régions nord du pays à partir de 2002, à la suite du coup d’Etat mené contre le successeur d’Houphouët, Henri Konan Bédié, en 1999. Cette rébellion est dirigée par une force militaire appelée les Forces nouvelles. Depuis lors, l’Etat français a renforcé ses troupes dans le pays, notamment sous le prétexte de défendre ses expatriés, et sous l’égide de l’ONU. Le gouvernement français s’investit alors dans un « processus de paix », appelé les accords de Marcoussis. Mais cette « paix » – qui n’est que relative notamment car les Forces Nouvelles refusent de rendre les armes – sera rompue par un événement : le bombardement de la base militaire française de Bouaké, attribué à l’armée ivoirienne de Laurent Gbagbo. S’ensuit alors une reprises des affrontements, opposants militaires français et ivoiriens.

Ce récit est aujourd’hui remis en cause. En effet, comme l’explique Médiapart, de nouveaux documents montrent que l’Etat français lui-même n’était pas innocent dans ce bombardement de Bouaké. Au contraire, les ministres français ont tout fait pour que la lumière ne soit pas faite sur ce qu’il s’est réellement passé ce jour là. La juge Sabine Kheris, en charge de l’affaire, a ainsi sollicité le renvoi devant la Cour de Justice de la République Dominique deVillepin, Michèle Alliot-Marie et Michel Barnier. Avec en toile de fond un soupçon, explicité par l’avocat des familles de militaires tués ce jour là par le bombardement, MeJean Balan : « Le bombardement de Bouaké est une tentative de coup d’État manquée. En France, une petite clique a voulu se débarrasser de Gbagbo en faisant croire qu’il avait attaqué l’armée française. ». Une tentative qui aura permis à l’armée française de tirer sur une foule d’ivoiriens pro-Gbagbo non-armés, en face du grand Hotel Ivoire d’Abidjan, faisant une soixantaine de morts et plus d’un milliers de blessés – ce que l’armée française démentira toujours, qui ne reconnaît qu’une vingtaine de blessés civils et militaires. Une tentative, surtout, de rappeler qui règne sur le territoire françafricain.

Plus encore, le dossier de Mediapart est un dossier à charger contre le rôle des médias français – et notamment de RFI, radio publique française par ailleurs très écoutée en Afrique – en faveur du récit dominant écrit par les dirigeants français. Le média en ligne revient notamment sur la période de ce qu’on a appelé la « crise post-électorale » ivoirienne, en 2011, pendant laquelle l’armée française est intervenue pour faire cesser les combats entre les partisans de Ouattara et de Gbagbo, tous deux candidats à l’élection présidentielle et tous deux revendiquant la victoire, et installer au pouvoir leur favori, Alassane Ouattara, ancien du FMI et farouche défenseur des politiques libérales.

D’après Mediapart : « À l’époque, la plupart des médias français ont épousé le récit officiel favorable à Ouattara, expliquant à l’instar de l’Agence France-Presse (AFP) que la crise était« née du refus de M. Gbagbo de reconnaître sa défaite ». Ils ont passé sous silence les nombreuses et évidentes anomalies que présentait le processus électoral, dont une implication directe de l’ambassadeur de France à Abidjan. ». Une méthode qui date des débuts de la crise politico-militaire, au début des années 2000, et qui a touché les grands médias français, mis à part le Canard Enchaîné. Un journaliste du Monde, Théophile Kouamouo, correspondant en Afrique de l’Ouest à Abidjan, est à cette époque allé même jusqu’à quitter le quotidien de renom, refusant la censure dont il est victime lorsqu’il raconte la situation en Côte d’ivoire, et notamment lorsqu’il raconte « le rôle ambigu de l’armée française dans ce conflit ». Mis à part quelques résistants de ce type, les « chiens de garde » furent nombreux pour affirmer le récit d’un Etat français venu défendre le démocrate Ouattara face au dictateur Gbgabo.

Un récit falsifié pour défendre les intérêts français et cacher ses propres magouilles. Mais si Médiapart vient rétablir une partie des faits concernant l’Etat français, c’est en laissant (pour l’instant ?) le champ libre à Gbagbo « le socialiste », au risque de remplacer un faux récit par un autre.

Une guerre contre Gbagbo le socialiste ?

La résistance de l’Etat français à accepter Gbagbo comme nouvelle petite main du pacte néocolonial vaut-il à ce dernier le diplôme de l’opposant socialiste ? A lire les articles du dossier de Mediapart, le doute est permis. Ce serait néanmoins oublié un peu vite la politique réelle menée par Laurent Gbagbo à la présidence. En effet, derrière des envolées anti-impérialistes et une rhétorique socialiste, et quelques mesures sociales (comme l’avancée dans la gratuité de l’éducation), le président Gbgabo est loin d’avoir remis en cause les liens entre l’Etat ivoirien et les grandes entreprises françaises.

Le cas de ses relations avec Vincent Bolloré est sans doute symptomatique de la sympathie avec laquelle la présidence traitait les entreprises françaises. C’est en effet grâce à Laurent Gbgabo que Bolloré a acquis progressivement la gestion du port d’Abidjan, grand port de l’Afrique de l’Ouest et infrastructure on ne peut plus stratégique pour les intérêts français. En 2008, le président ivoirien lui remet même le titre de Commandeur de l’Ordre du Mérite de Côte d’Ivoire ! Socialiste et anti-impérialiste, vraiment ?

Par ailleurs, la politique de Laurent Gbgabo a été marqué par la mise en avant d’un concept, inventé par son prédécesseur Henri Konan Bédié mais qu’il aura remis à l’ordre du jour avec fougue : l’ivoirité. Concept censé définir les critères de citoyenneté ivoirienne, celui-ci est utilisé dès le début comme un concept ultra-nationaliste et raciste. Laurent Gbagbo l’utilise notamment contre son adversaire, Alassane Ouattara, décrié comme non-ivoirien car ces deux parents ne seraient pas nés en Côte d’Ivoire. Mais cette recherche de « l’ivoirité », qui validerait la citoyenneté ou non de tel individu, donc son droit de vote, va conduire à une offensive purement raciste contre les populations du Nord de la Côte d’Ivoire et tout ce qui s’y rapproche, cette région étant peuplée de nombreux habitants se rattachant aux ethnies du Burkina Faso ou d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. La chasse aux Nordistes, aux Dioulas, aux travailleurs immigrés, mais aussi aux musulmans car cette région et cette ethnie sont réputées plus musulmanes, va devenir, en s’appuyant sur une longue histoire de concurrence entre région et entre populations datant de l’ère coloniale, une réalité brutale dans tout le pays, jusque dans les quartiers populaires d’Abidjan.

Instrumentalisé par le parti de Gbgabo (le Front Populaire Ivoirien) et sa jeunesse (les Jeunes Patriotes), la notion d’ivoirité va diviser les jeunes et les travailleurs et travailleuses ivoiriens, transformant les conflits politiques et sociaux en conflits que la presse française se pressera de qualifier « d’ethniques », qui ne font que s’appuyer sur la concurrence et la compétition engendrées par la misère et le chômage devenu massif depuis la fin du « miracle ivoirien ». En un sens, incapable de se donner les moyens de lutter contre les véritables « étrangers » que sont les impérialistes pillant les ressources de Côte d’Ivoire, la lutte de Laurent Gbgabo se dirigea contre les « étrangers » « non-ivoiriens », qui vivent et travaillent en Côte d’Ivoire, surexploités par ces mêmes impérialistes.

Cette Côte d’Ivoire là, Alassane Ouattara est loin de l’avoir remis en cause, et s’est tranquillement mis à la tâche que l’armée française lui avait donnée sur un plateau. Mais cette tâche reste ardue, car les politiques néolibérales successives imposées aux populations ivoiriennes depuis des années sont loin d’apporter une quelconque solution de stabilité. Les mutineries qui ont eu lieu dans l’armée ivoirienne ces derniers mois sont le symptôme de cette instabilité. Et nul doute que les tractations françafricaines qui ont eu lieu à Abidjan sur le CFA, monnaie néocoloniale qui interdit aux pays toute souveraineté monétaire, ne sont pas une espérance pour les classes populaires ivoiriennes…

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