En Tunisie, la vidéo d’une femme migrante dénudée devant sa famille par un Tunisien qui la menace de viol collectif a fait le tour des réseaux sociaux depuis le mercredi 3 juin et suscite l’indignation des internautes. Elle s’inscrit dans un contexte de montée de la haine et de certains propos racistes sur ces plateformes.
La vague d’indignation qu’a suscitée la vidéo d’une femme subsaharienne enceinte dénudée par un adolescent qui la menace d’un couteau et de viol collectif, devant sa famille, n’en finit pas de circuler sur le Facebook tunisien, même si elle n’a pas été encore authentifiée ou commentée par les autorités. Un journaliste tunisien, travaillant pour le média en ligne indépendant Nawaat, a authentifié la vidéo et a pu parler à son auteur qui l’aurait menacé selon son compte-rendu sur Facebook. Elle a été tournée dans la ville de Thyna à Sfax, à l’est de la Tunisie, une région devenue une plaque tournante des départs de migrants subsahariens vers la Méditerranée.
Sur les réseaux sociaux, depuis la diffusion de la vidéo, les statuts indignés pour dire non à la violence et au racisme s’enchaînent, mais ils sont aussi contrebalancés par des commentaires racistes du type « rentrez chez vous » adressés aux Subsahariens ou encore d’autres bien plus violents, appelant à les dégager. « C’est quoi cette population qui se substitue à la police pour faire régner l’ordre, comment en est-on arrivé là ? », dénonce un créateur de contenu sur Instagram. D’autres, comme un acteur tunisien, interpellent directement dans un statut Facebook les autorités et les appellent à agir contre les agresseurs de cette femme. « Ça en devient insupportable, toute cette haine », s’exclame le rédacteur en chef du média en ligne Nawaat, Aymen Rezgui. Le média a publié un édito cinglant pour dénoncer « le laisser-faire généralisé à l’égard de cette violence. On laisse pourrir la situation et on pousse les Subsahariens à quitter le pays de la manière la plus odieuse qui soit », renchérit-il.
Une migrante ivoirienne qui vit en Tunisie depuis 2020 et qui a souhaité rester anonyme rapporte à RFI que la situation est bien pire qu’en 2023, après les propos polémiques du président Kaïs Saïed sur les risques d’un grand remplacement dû à la migration des Subsahariens dans le pays. « À l’époque, il y a eu les campagnes sécuritaires, les expulsions de logements, mais on pouvait se tourner vers le HCR (Haut-Commissariat pour les réfugiés), certains Tunisiens étaient solidaires et ça n’a pas duré trop longtemps. Là, littéralement, on est dans la psychose collective. On n’ose plus sortir de chez nous et surtout on ne sait plus qui appeler en cas d’agression », explique-t-elle. Elle dit aller au travail tous les jours en transport public et éviter certains points de contrôle de police « pour ne pas être palpée lors du contrôle et aussi parce qu’il y a un risque qu’on nous prenne notre argent », dit-elle. Comme beaucoup de ses amis sur place, elle envisage de rentrer au pays, face à ce climat difficile. « Il n’y a nulle part où l’on se sent en sécurité, on sait maintenant que les gens n’hésitent pas à venir dans les maisons s’ils veulent en découdre avec nous », ajoute-t-elle.
Désinformation sur les réseaux sociaux
Sur les réseaux sociaux, la désinformation circule à foison. D’anciennes vidéos montrant des migrants envahissant des plages par groupes pour se baigner font surface, un internaute appelle à empoisonner les femmes et leurs enfants, un autre internaute à les brûler vifs avant le démarrage de la saison touristique. Tous ces propos, bien que condamnés parfois par les internautes, font rarement l’objet de poursuites judiciaires selon Aymen Rezgui. « Nous avons une loi contre le racisme et la discrimination raciale depuis 2018 qui est très peu utilisée. Par contre, quand un internaute fait un statut critique du pouvoir, là le procès va très vite et l’emprisonnement aussi », commente-t-il.
Sur le plan politique, les dérapages sont fréquents. En avril 2026, un député du Parlement, Tarek Mahdi, avait, en pleine intervention parlementaire, nié la possibilité de viol d’une femme migrante, disant : « Une femme migrante ne peut pas être violée, nous avons la beauté en Tunisie ». En février 2026, la députée Fatma Mseddi, exprimant des inquiétudes sur l’augmentation des naissances d’enfants subsahariens, avait appelé à mieux contrôler la natalité. Elle dénonce régulièrement le manque d’action de l’État pour contrôler les flux migratoires de Subsahariens en Tunisie.
Ils seraient entre 20 000 et 25 000 selon les ONG. En 2024, le ministre de l’Intérieur tunisien parlait de 23 000 en situation irrégulière. Depuis juillet 2025, la Garde nationale tunisienne organise avec le Croissant-Rouge tunisien et l’OIM, l’Organisation internationale pour les migrations, des campagnes de rapatriement volontaire. Plus de 8 000 ont eu lieu en 2025, un chiffre en nette augmentation par rapport aux années précédentes. Les autorités disent vouloir en atteindre 10 000 d’ici fin 2026, des vidéos de ces rapatriements sont fréquemment diffusées sur les pages officielles ou les médias étatiques. Mais les autorités communiquent peu sur la situation socio-économique tendue, à l’origine aussi des problèmes entre migrants et population locale dans certains quartiers, et les violences dont les Subsahariens font fréquemment l’objet. « Ils sont devenus le bouc émissaire d’une société qui va mal et d’un racisme d’État », estime Messaoud Romdhani, militant au sein de la société civile.
Les témoignages se multiplient
Suite à la publication de la vidéo de l’agression de la femme migrante et aussi des photos de migrants agressés et blessés, l’Union des Ivoiriens en Tunisie a publié un communiqué le 5 juin. « Des témoignages concordants font état d’interpellations musclées, d’intrusions dans les domiciles, de confiscations de biens personnels, d’agressions physiques, de traitements dégradants et, dans certains cas, de violences sexuelles. » Il rappelle aussi que parallèlement à ces campagnes de violences, les arrestations et les contrôles de subsahariens se multiplient, même pour les migrants résidant légalement en Tunisie et les étudiants subsahariens. L’Union des Ivoiriens appelle l’ambassade de Côte d’Ivoire à agir face à cette recrudescence des violences.
Depuis la publication de la vidéo et face à l’escalade de violences et d’agressions dont sont victimes plusieurs Subsahariens ces derniers jours, un collectif d’associations tunisiennes a également publié un communiqué. Elles y dénoncent la banalisation des crimes racistes et une impunité systématique pour les agresseurs résultant de la « complicité des institutions étatiques », selon le texte.



