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Côte d’Ivoire: « Pourquoi l’élection de 2020 fait-elle déjà peur ? », Venance Konan

Pourquoi l’élection de 2020 fait-elle déjà peur ? Venance Konan décrypte ici l’inquiétude des Ivoiriens à l’approche des élections présidentielles de 2020.

L’image circule depuis quelque temps sur les réseaux sociaux. Elle représente un jeune homme, habillé seulement d’un short et de lunettes rouges, arrêté au bord d’une voie. L’on voit en arrière-plan le siège de la Radio Télévision Ivoirienne (RTI). Il tient en main une pancarte sur laquelle il est écrit : « Si on est mouton là, élection 2020 là, prenons les armes pour s’entretuer encore. » Sur une vidéo qui circule aussi sur les réseaux sociaux, un artiste du nom de Seny Krangba déclame un texte. En voici des extraits : « On milite pour quelqu’un qu’on voit seulement à la télé.

On se frappe, on se tue pour quelqu’un qui ne nous connaît même pas… C’est fini ça. Les politiciens ont créé leurs partis politiques pour nous blaguer. C’est nous on est bête on a pris pour charger… Ils font jamais palabre. C’est nous on se frappe, on se tue, et puis on termine avec kalach. Franchement. Le pays est en train de se développer, la guerre ne nous arrange pas. Asseyez-vous, discutez, trouvez un terrain d’entente, pour ne pas verser le sang dans mon pays…Nos dirigeants se sont divisés parce que chacun veut diriger. Pardonnez, c’est nous on vous vote donc on a le droit de vous parler.

Si vous ne savez pas, tout ce qui s’est passé c’est nous on a pris les pots cassés. Ils ont tué, ils ont violé, vous avez entendu qu’ils ont tué enfant d’un candidat ? Non. Vous avez entendu qu’ils ont violé enfant d’un candidat ? Non. Les sacrifiés, c’est nous on donne nos poitrines et puis c’est eux qui bénéficient. » Il s’agit là de deux publications que nous avons remarquées sur internet. Il y en a beaucoup d’autres dans lesquels des simples citoyens, des artistes, connus ou non, essaient, avec plus ou moins de talent, de mettre en garde la population ivoirienne contre les violences que la prochaine élection présidentielle pourrait engendrer.

Ces personnes ont certainement encore en mémoire les terribles atrocités subies par les habitants de ce pays après l’élection de 2010. En dehors du scrutin de 2015, qui s’est passé paisiblement, les trois autres qui l’ont précédé se sont déroulés dans le sang. Il y eut celui de 1995 avec le « boycott actif », parce que Alassane Ouattara avait été écarté et était soutenu par Laurent Gbagbo, celui de 2000 qui opposa Robert Guéï à Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié ayant été écartés, et celui de 2010 qui vit la participation de tous les poids lourds de la politique ivoirienne.

Mais elle se termina en tragédie à cause du refus de Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite face à Alassane Ouattara. En 2015, Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara s’entendaient encore, au point que le premier avait renoncé à présenter un candidat de son parti, et décidé de soutenir totalement le second. Laurent Gbagbo pour sa part se trouvait encore en prison à la Haye. L’élection fut juste une petite balade dominicale, comme toute élection devrait être.

Pourquoi l’élection de 2020 fait-elle déjà peur ? Est-ce parce que nous voyons revenir les principaux acteurs de la crise de 2010, certains avec le cœur empli de haine et d’envie de revanche ? Est-ce parce que celui que l’on appelait le Sphinx en raison de ses longs et énigmatiques silences a retrouvé la parole et est devenu aussi virulent qu’un fesciste ? Est-ce parce qu’il rêve, pas seulement en se rasant, de revenir à ce pouvoir qu’il avait perdu il y a vingt ans ?

Ou est-ce parce que le prisonnier de la Haye et son nervi, que l’on appelait « Blé la machette », ont presque retrouvé la liberté et risquent de se retrouver au pays avant la présidentielle qu’ils rêvent l’un et l’autre de briguer, et pas seulement en se rasant le matin ? Est-ce parce que l’occupant actuel du palais tant convoité n’a pas encore clairement dit s’il sera encore de la course et que rien ne nous dit si lui aussi n’y pense pas, et pas seulement en se rasant ?

La perspective de revoir les trois protagonistes de la crise de 2010 revenir ou conserver le pouvoir réjouit leurs partisans, mais l’idée qu’ils croisent à nouveau le fer fait peur aux citoyens lambda. Pourquoi ? A cause des tons qui montent et deviennent de plus en en plus belliqueux, à cause aussi des mots que l’on entend aujourd’hui et qui sont justement ceux que l’on entendait avant la crise de 2010 et qui avaient jeté de l’huile sur le feu.

Les citoyens lambda ont peur parce que nous avons déjà été assez moutons pour prendre les armes contre nous-mêmes et que visiblement nous n’avons tiré aucune leçon de ce qui nous est arrivé.

Les Ivoiriens ont peur parce qu’ils ne croient aucun de leurs chefs capable de faire ce qu’avait fait la reine Abla Pokou, qui avait sacrifié ce qu’elle avait de plus cher, son enfant, pour sauver son peuple. Qui est prêt à sacrifier son égo, qui semble être ce que certains Ivoiriens ont de plus cher, pour sauver ce pays ? De l’autre côté, qui est prêt à être à nouveau mouton en prenant une arme contre son voisin, pour défendre un politicien qu’il ne voit qu’à la télévision ?

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