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Burkina/Pour Affi la mort de Salif Diallo, l’un des gourous des rébelles ivoiriens, est une grande perte pour l’Afrique tout entière

« Ici, c’est Beverly Hills ; tu vois comment c’est beau et classe ? Ce n’est pas n’importe qui qui habite ici », explique le conducteur du taxi compteur. Avant d’ajouter : « Là, c’est le carrefour Affi N’Guessan, nous l’avons baptisé ainsi parce que sa maison n’est pas loin d’ici woo…»
Dans ce quartier huppé de la Riviera Golf à Abidjan, un château en impose effectivement. Il renaît progressivement de ses cendres. C’est celui du président du Front populaire ivoirien (FPI). A l’image de sa bâtisse qui retrouve peu à peu sa splendeur d’antan, Pascal Affi N’Guessan tente, lui aussi, de sortir de l’abîme dans lequel il a été précipité après l’arrestation de son mentor politique, Laurent Gbagbo, en 2011. Après deux ans d’absence due à un séjour en prison, le maître des lieux a regagné son domicile en 2013, vandalisé lors de la crise ivoirienne. En cet après-midi du 8 décembre 2017, portant une…simple tenue demi-saison, le sourire aux lèvres, le patron du FPI nous reçoit avec le traditionnel « akwaba » (bonne arrivée en langue locale). Sans langue de bois, au contraire de bien des politiques, celui qui fut Premier ministre de 2000 à 2003 se lâche. Lisez plutôt !

La derrière fois que vous vous êtes rendu au Burkina Faso, c’était lors des obsèques de l’ancien président de l’Assemblée nationale Salifou Diallo, qu’est-ce que vous retenez de l’homme ?

C’est une grande perte pour l’Afrique tout entière. Et davantage pour les militants de gauche de la Côte d’Ivoire et du Burkina. C’était un homme de convictions, qui ne laissait personne indifférent puisqu’il avait le courage de ses opinions. Il avait de l’audace et c’est ce type de personnes qui transforment le destin d’un pays, d’un continent. Salif Diallo a joué un rôle important dans l’avènement de la démocratie et dans la lutte contre le régime de Blaise Compaoré. Et il méritait les éloges et les hommages que le peuple burkinabè lui a rendus.

Quelles sont vos relations avec les cadres du MPP ?

J’entretiens de bonnes relations avec le parti, car nous partageons les mêmes valeurs (la social-démocratie). En plus, sur le plan individuel, nous entretenons de vieilles relations d’amitié. Nous envisageons de travailler au renforcement des relations entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire afin de faire de cet axe un des moteurs de l’intégration sous-régionale. Il y a beaucoup de choses qui nous lient : la géographie, l’histoire et aussi les hommes. La Côte d’Ivoire et le Burkina, ce sont deux pays frères ; c’est le système colonial qui nous a séparés, mais il nous appartient de travailler à transcender nos frontières, qui ne sont qu’artificielles.

Vous avez parlé tantôt de la lutte contre le régime de Blaise Compaoré. Ce n’est pas un secret, il vit ici, en Côte d’Ivoire, depuis sa chute. Qu’est-ce que vous pensez de cela ?

La Côte d’Ivoire est un pays d’hospitalité. Nos portes sont ouvertes à tous les Africains, à tous ceux qui souhaitent vivre avec nous. Nous sommes ouverts, et en tant que parti, nous ne sommes pas dans une logique de vengeance par rapport à ce que Blaise Compaoré aurait pu faire dans le cadre de la crise ivoirienne. Si les autorités judiciaires burkinabè ont engagé des poursuites quant à son implication dans ce qui s’est passé au Burkina, nous pensons que les autorités ivoiriennes doivent être ouvertes. Le gouvernement ivoirien ne doit pas être un obstacle à la manifestation de la vérité concernant Blaise Compaoré et à la réconciliation au Burkina Faso.

Est-ce que vous l’avez rencontré depuis qu’il est Abidjan ?

Non !

Vous n’avez jamais souhaité le faire?

Disons qu’il n’y a pas eu d’occasion de rencontre. C’est un ancien chef d’Etat qui a trouvé refuge en Côte d’Ivoire. Si une occasion de rencontre se présente, pourquoi pas ?

Si vous devenez président de la Côte d’Ivoire, allez-vous renvoyer Blaise Compaoré chez lui au Faso ?

S’il y a une procédure judiciaire qui est engagée, et que les autorités burkinabè le demandent, je le ferai. Mais si on ne me le demande pas, il n’y a pas de raison que je le fasse. Je ne vais pas être plus royaliste que le roi.

Qu’avez-vous pensé, à l’époque, de l’affaire dite des écoutes téléphoniques entre Guillaume Soro et Djibrill Bassolé ?

C’est un problème interne au Burkina, même si le président de l’Assemblée nationale ivoirienne y est impliqué. A l’époque, nous avons demandé qu’il s’explique et dise clairement ce qu’il pensait de ces accusations. Mais c’est au Burkina Faso de savoir quelles suites il veut donner à ce genre de dossiers. En tant que force politique de l’opposition, nous ne ferons qu’apprécier le bien-fondé des requêtes et prendre position, mais ce n’est pas à nous de nous substituer aux autorités burkinabè pour engager des poursuites contre un citoyen, qu’il soit Ivoirien ou pas.

Vous avez été Premier ministre, vous étiez là lors des premières heures du Traité d’amitié et de coopération (TAC) entre la Côte d’Ivoire et le Burkina Faso. Aujourd’hui est-ce que vous n’avez pas l’impression que les deux Etats se réunissent, mais peinent à trouver des financements aux différents projets ?

C’est sûr ! Il faut identifier des projets intégrateurs qui suscitent l’intérêt des bailleurs de fonds. Mais au-delà de cela, c’est surtout sur le plan politique qu’il faut une meilleure convergence, une franche et sincère collaboration. Il ne suffit pas d’organiser des réunions pour donner l’impression qu’on reste constant dans la collaboration alors qu’au fond il y a des suspicions sur le plan politique. Je suis persuadé que si demain le Front populaire ivoirien (FPI) accède au pouvoir, la coopération avec le parti au pouvoir (MPP) sera plus franche et plus sincère. Et les projets communs pourront avancer plus rapidement.

Le terrorisme prend de plus en plus d’ampleur en Afrique ; quelles sont, selon vous, les causes de cette insécurité ?

La mal gouvernance et la pauvreté en sont les causes. C’est la mal gouvernance qui secrète la pauvreté, parce qu’elle ne libère pas l’énergie des citoyens. Elle ne permet pas aux peuples d’être inventifs ni d’exploiter avantageusement les ressources. Donc on ne peut que déboucher sur le chômage, la faillite des systèmes scolaire et de santé, la dégradation des infrastructures et le blocage du développement du pays. C’est vrai que nos pays n’ont pas de dotations économiques importantes, mais si nous pratiquons la bonne gouvernance, nous pouvons tirer profit du peu que nous avons. Il y a un pays, dont je ne vais pas citer le nom (NDLR : la France), qui disait qu’il n’a pas de pétrole mais qu’il a des idées. On peut donc en conclure que la première ressource nécessaire au développement, ce sont les idées. Il faut donc trouver des projets et initiatives porteurs pour les populations. Il y a beaucoup de choses que nous pouvons faire en Afrique, mais pour cela, il faut que le peuple soit libre et que le système politique y encourage.

A quand la fin de la division entre pro Gbagbo et pro Affi N’Guessan au FPI ?

Nous sommes tous des pro-Gbagbo, il n’y a pas d’anti-Gbagbo parmi nous, même si certains veulent revendiquer l’exclusivité de cette relation. Entre partisans, il y a des luttes de positionnement et de leadership. Nous travaillons à sortir de cette guéguerre. Actuellement, nous nous réjouissons des avancées parce que nos frères d’en face rejoignent le mouvement pour renforcer l’unité du parti. Les choses évoluent donc positivement.

Est-ce que Laurent Gbagbo a encore un avenir politique en Côte d’Ivoire ?

Cela dépend de l’issue de son procès à la Cour pénale internationale (CPI). Et comme c’est elle qui en détient les clefs, tout dépend de ce qui va en sortir. Nous comptons sur une décision rapide pour que le président Gbagbo soit libre parce qu’on ne peut pas parler d’avenir politique si on n’a pas la liberté de participer à la vie politique de son parti. C’est une fois libre qu’il pourra décider de ce qu’il veut faire de sa liberté.

Depuis votre sortie de prison, certains estiment que vous êtes proche du président Alassane Ouattara. Qu’en dites-vous ?

Ce n’est pas vrai ! Mais certains veulent utiliser cela dans le combat interne au parti. Sinon ici, en Côte d’Ivoire, il y a deux grandes formations politiques : le RHDP, au pouvoir, et le FPI, dans l’opposition. Nous sommes dans l’opposition, mais cela ne veut pas dire être en guerre contre le pouvoir. Je pense que c’est parce que je n’ai pas d’attitude guerrière que certains pensent que c’est une proximité avec ADO. Ouattara sait que je suis très critique. Je ne vois aucun homme politique en Côte d’Ivoire qui soit plus critique que moi vis-à-vis du pouvoir.

Il n’ y a pas un parti qui ait fait plus de déclarations et de critiques contre le pouvoir que le FPI ; toutes ces prises de position ne visant pas à caresser le pouvoir dans le sens du poil mais, au contraire, à dire que ce régime a échoué dans la réconciliation des Ivoiriens, la promotion d’une justice impartiale et la mise en place d’une administration neutre…On ne peut pas parler de proximité ou de complaisance du FPI ou du président Affi avec le pouvoir. Les textes et les déclarations sont là pour en témoigner. Néanmoins, des gens trouvent le moyen de dire qu’ils sont plus radicaux que nous.

Est-ce que le spectre des élections de 2010, qui se sont terminées dans les conditions qu’on sait, plane sur 2020 ?

Les incertitudes de 2010 ne sont pas toutes levées. Les risques de dérapage, de conflits postélectoraux peuvent survenir au regard du comportement du pouvoir actuel, de son entêtement à ne pas créer les conditions de l’apaisement général, de la sécurité nationale et de l’instauration de règles démocratiques. Donc quand on regarde tout ça, on est préoccupé et on se dit que si rien n’est fait, nous courons le risque d’une nouvelle crise postélectorale en 2020.

Comment préparez-vous ces élections au niveau du parti ?

Nous préparons les élections à trois niveaux : les deux principaux niveaux, ce sont la reconstruction de notre parti sur le terrain, parce que, après les évènements de 2010-2011, le parti a été déstructuré et les militants traumatisés. Nous avons le devoir de remettre en place nos structures, de parler aux populations, de les encadrer et de les sensibiliser à s’engager dans le jeu politique et, à l’occasion des élections prochaines, à aller aux urnes. Parce que si nos partisans, qui ont été traumatisés en 2010, refusent de s’engager, nous avons très peu de chances d’opérer le changement politique.

Donc il faut non seulement l’appareil mais aussi la capacité de remobiliser les populations et de parvenir à l’unité du parti. De plus, il y a la connaissance des dossiers de l’Etat et la formulation d’un projet politique. Nous avons déjà gouverné, nous avons des hommes de valeur, donc au moment venu, nous allons proposer aux Ivoiriens un projet politique qui prenne en compte leurs aspirations. Enfin, il y a la mobilisation internationale. Nous travaillons à nous faire connaître et à mobiliser les ressources à l’international.

Seriez-vous candidat à l’élection présidentielle de 2020 ?

En tout cas, je serai candidat à la candidature ; la suite, c’est à mon parti d’en décider. Et comme le disent nos frères musulmans, « Inch’Allah » (rires) je serai candidat si les militants nous font confiance avec notre expérience de 2015, on les représentera. Et on va mettre cela à profit pour que le parti soit vainqueur.

On sait qu’en Côte d’Ivoire aucun parti ne peut à lui seul gagner les élections et qu’il faut des jeux d’alliances. Dans cette perspective, seriez-vous prêt à vous allier à un Guillaume Soro par exemple au cas où il serait en lice ?

Nous ne faisons pas de choix a priori. Ce que je peux dire, c’est que nous sommes ouvert aux alliances. Cela fait partie du jeu politique et des règles de la démocratie. Un parti ne peut pas dire qu’il est fermé aux alliances. Le moment venu, nous aviserons en fonction de la configuration politique après le premier tour.

Et comment vous tirez profit de la crise de succession au sein du RHDP et de la crise entre les présidents Ouattara, Bédié et Soro ?

Ce sont des opportunités pour le changement. Mais ce sera à nous de nous organiser, car ce n’est pas parce que le parti au pouvoir est en crise et qu’entre les deux grandes formations qui composent la coalition le torchon brûle que les Ivoiriens vont systématiquement se reporter sur nous. Il faut que nous montrions que nous sommes dignes d’assurer l’alternance, la succession. Il nous faudra faire preuve de responsabilité et de perspicacité pour que les Ivoiriens aient, du fait de notre démarche et nos idées, des raisons de se mobiliser avec nous et de rompre avec ceux qui sont actuellement au pouvoir.

Comme candidat en face, vous préféreriez un Guillaume Soro ou un Hamed Bakayoko ?

(Rires). Ce n’est pas moi qui dois choisir qui affronter.

Mais si vous en aviez le choix ?

Un homme politique ne choisit pas ses adversaires. La réalité politique, c’est qu’il faut être prêt à affronter n’importe quel adversaire. Tous ceux qui sont en face, nous sommes prêts à les affronter, nous n’avons pas de complexe vis-à-vis de qui que ce soit. A titre personnel et individuel, nous n’avons rien à envier à ceux-là en matière d’expérience et de capacité politique. Quel que soit celui qui sera en face, nous avons les moyens d’en venir à bout. Il nous faut un appareil politique qui nous accompagne pour mieux faire connaître nos idées partout en Côte d’Ivoire. Et c’est ce que nous sommes en train de construire pour être prêt en 2020.

Interview réalisée à Abidjan par

Benjamine Kaboré

Source: l’Observateur Paalga (journal Burkinabé)

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