10242020Headline:

Côte d’Ivoire: l’embellie économique ne freine pas la pauvreté

echangeur marcory

Malgré une croissance de 10%, un habitant sur deux est considéré comme pauvre. En cause principalement: les effets de la crise post-électorale de 2010, et la destruction des PME, au nom d’une politique d’assainissement lancée par le gouvernement.

Depuis trois ans qu’Alassane Ouattara est au pouvoir, Abidjan vit au rythme de gigantesques travaux: construction d’un échangeur au sud pour désengorger la ville des bouchons, réalisation d’un troisième pont qui doit être terminé en décembre 2014… La capitale économique ivoirienne est à l’image du pays, en chantier permanent.

Un bon indice pour jauger la confiance retrouvée des investisseurs étrangers, après la décennie de crise entre 2002 et 2011. Et ce n’est peut-être que le début. En janvier dernier, ces mêmes bailleurs de fonds, dont la France, la Banque mondiale et l’Union européenne, ont promis d’investir 443 milliards de FCFA (environ 810 millions de francs suisses) dans divers secteurs d’activités générant des emplois.

Une manière de stimuler encore le rapide redressement économique du pays: le PIB, qui était en repli de 4,7% en 2011 au lendemain de la crise post-électorale, a connu une croissance de 9,8% en 2012, puis de 10% en 2013, selon le Ministère de l’économie ivoirien. L’ambition du gouvernement Ouattara est de maintenir ce taux en 2014.

Pour ce faire, l’Etat a engagé une ambitieuse série de réformes économiques, dans le cadre d’Emergence 2020. Lancé en 2013, ce plan très pragmatique vient soutenir plusieurs secteurs porteurs de l’économie ivoirienne, notamment le cacao, dont le pays est le premier producteur mondial. Et cette embellie économique, le gouvernement ne cesse de la rappeler aux populations à coups de publicité dans la presse et sur d’immenses affiches sur la voie publique.

Mais, au bord de la lagune Ebrié, tous ces chantiers étatiques peinent à cacher la galère vécue par une large partie de la population, dont la moitié vit avec moins de 1 dollar par jour et doit faire face à la hausse croissante du coût de la vie. «Le prix du kilo de riz ou de viande ne cesse d’augmenter, se lamente le chauffeur de bus Moussa Bakayoko, la tête entre les mains. Les factures d’eau et d’électricité grimpent. On ne peut pas subvenir à nos besoins et nous ne mangeons qu’une fois par jour… Voilà la réalité.»

En consultation au centre de santé communautaire de Port-Bouët Adjouffou (sud d’Abidjan), Bakayoko tient une ordonnance de 3000 FCFA (5,50 francs suisses) pour sa fille, souffrant d’un accès palustre. «Comment vais-je soigner mon enfant, je n’ai pas les moyens d’acheter les médicaments?» demande-t-il, impuissant face à une situation presque généralisée dans le pays.

Selon une étude réalisée en 2013 par l’Institut national de statistique (INS), près de 70% des familles ivoiriennes éprouvent des difficultés pour se nourrir et se soigner. Plus grave, une famille sur trois n’a pas accès à l’eau potable, surtout à Abidjan.

A Koumassi-Mossikro, sous-quartier précaire situé au pied du troisième pont en construction, une dizaine de personnes se bousculent autour d’une fontaine. «Il faut se réveiller tôt le matin pour chercher de l’eau, remarque Edith Touré, une commerçante. Les robinets sont régulièrement à sec et on doit parcourir une longue distance pour s’approvisionner.»

Problème récurrent depuis trois ans, la pénurie d’eau a souvent exposé la population au choléra, dont deux nouveaux cas ont été détectés mi-novembre à Yopougon (ouest d’Abidjan). «Nous passons souvent une semaine sans eau. C’est éprouvant», soupire Alice Aka, 28 ans, vendeuse à Yopougon.

Avec elle, ils sont nombreux les Ivoiriens à vivre cette souffrance au quotidien, comme l’a souligné début novembre, le directeur des opérations de la Banque mondiale en Côte d’Ivoire, Ousmane Diagana. «Le niveau de pauvreté est très élevé en Côte d’Ivoire. Dans six ou sept régions du pays, il est facile d’identifier ces populations qui ne jouissent pas des retombées de la croissance.»

Pour l’enseignant-chercheur à l’Université de Bouaké Séraphin Yao Prao, cela s’explique par la vague de licenciements constatée après la crise post-électorale et les récentes destructions des moyens de production de milliers de petits opérateurs économiques

Cette opération, dite d’assainissement, a largement marqué la classe populaire ivoirienne: tous les petits commerces qui obstruaient les voies publiques ont été détruits… et leurs sites ont été cédés à de grands opérateurs économiques pour construire des supermarchés ou d’autres grandes industries.

Résultat: de nombreux actifs se sont retrouvés sans emploi – près de 986 220 chômeurs enregistrés en 2013, soit un taux de chômage de 10%. La solution, estime Séraphin Yao Prao, ne peut que venir de l’Etat. «Tant que le gouvernement n’agira pas sur les leviers essentiels de lutte contre la pauvreté, la croissance économique sera virtuelle pour les populations. Parce qu’avec la cherté actuelle de la vie, ce sont de milliers de familles que l’on conduit droit à l’abattoir.»

Alexis Adele Abidjan
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